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Il paraît qu’à Pessamit, la victoire du Non au référendum sur l’entente avec Hydro-Québec, au terme de 10 jours de mobilisation en urgence, a alimenté un élan politique qui laissera des traces. Dans les nombreuses entrevues qu’elle a données ces derniers jours, Natasha Kanapé Fontaine a nourri l’espoir que l’exercice pourra même stimuler la relève et l’engagement de la communauté dans les élections du conseil de bande à venir en août.
Je me demande ce que ce « non » peut nourrir aussi chez nous, les allochtones. Qu’est-ce qu’on pourrait apprendre de l’affaire, en bout de piste ?
Un bon point de départ, déjà, serait de reconnaître qu’une partie de la mythologie qui entoure la Révolution tranquille est un obstacle sérieux au dialogue avec les Premières Nations et les Inuits. Que « Maîtres chez nous » était par essence un geste colonial visant à s’approprier ce qui n’était justement pas « à nous » et ainsi dévisager et exploiter « le Nord », soit les territoires traditionnels cris, inuits, naskapis, innus et attikameks, notamment. Qu’on nous a parlé à l’école d’Hydro-Québec et des grands barrages comme d’une démonstration de fierté nationale — la preuve tangible, grandiose, que, « nous autres aussi, on est capables ». Et que, ce faisant, les perspectives autochtones sont difficilement audibles. Car on s’est aussi montrés « capables » de chambouler des territoires et des écosystèmes au cœur de cultures millénaires avec un mépris patent pour leurs gardiens — au nom de l’économie, du « progrès », du « développement ».
D’un côté, tout le dernier paragraphe est un affront à ce qu’on nous a appris sur le développement de l’État québécois au XXe siècle. De l’autre, je ne sais pas quelle peut être la profondeur d’un dialogue qui ne s’appuie pas au moins sur les mêmes faits. On sait qu’au nom de la création de « richesse », on a détruit beaucoup de richesses. Mais on le sait à temps partiel, parce que notre mode de vie et notre confort dépendent en bonne partie de la destruction du vivant qui rend possible et tangible la richesse de cultures comme la culture innue.
J’ai grandi avec les grandes légendes de l’Occident. J’ai lu sur le Minotaure et le labyrinthe de Crète, cette grande civilisation antique perdue dans les catastrophes naturelles. Et j’ai vu les fantasmes de Hollywood sur les cataclysmes ou les invasions extraterrestres qui viendraient détruire l’humanité, et les quelques survivants qu’on nous présente comme les héros.
Comme beaucoup, c’est tard que j’ai capté ce que l’industrie forestière et les barrages hydroélectriques ont fait en territoire innu. C’est une apocalypse. Nul besoin d’en fantasmer dans des passés lointains ou la science-fiction : il y a eu, au Québec, de mémoire vivante, des apocalypses. Des lieux de culture perdus sous les eaux. En inondant ce qui est devenu aujourd’hui le réservoir Manicouagan, sur le territoire de Pessamit, Hydro-Québec a créé un paysage postapocalyptique. Il y avait là et aux alentours des animaux, des cimetières, des mémoires, des trajets millénaires, des lieux de campement, des mythes, de l’histoire, des rencontres. Bref, de la vie et du sens.
Si, comme le dit la chanson, on s’ennuie tant à la Manic, c’est en partie parce qu’on n’a jamais pris le temps d’apprendre où on est. La perspective allochtone de l’époque, c’est qu’on s’imaginait construire dans le « vide », au milieu de « nulle part ». Si l’espace avait été présenté comme autre chose qu’une immensité « vierge » et « vide », nous aurions développé un autre rapport à la terre et au vivant. Les mots « économie », « progrès » et « développement » changeraient de sens. Ce qui est politiquement possible au Québec s’ouvrirait.
Un exemple plus au nord encore. Il est parlant que le premier nom donné au Nunavik par le gouvernement de Jean Lesage (et son ministre des Ressources naturelles, René Lévesque), en 1963, soit Nouveau-Québec. Déjà, ce nom ne laisse aucun doute sur la mentalité coloniale tout à fait banale de l’époque. Et il est important de savoir que c’est parce qu’il y avait des possibilités minières, et donc économiques, que l’État s’est mis à s’intéresser aux Inuits — comme ç’a été le cas pour bien des peuples autochtones.
Même si les temps (et le vocabulaire) ont changé, force est de constater que la mentalité « Nouveau-Québec » continue de teinter la manière de voir le « développement économique » partout où on s’éloigne de la vallée du Saint-Laurent. L’utilitarisme économique teinte toujours les rapports de l’État avec les Premiers Peuples.
Si j’avais tort, Hydro aurait voulu indemniser les Innus pour les dommages réclamés pour la construction des barrages et des centrales hydroélectriques sans attendre le moment où le territoire lui serait encore… utile. On aurait pu imaginer une entente qui n’aurait pas rendu cette compensation conditionnelle à la promesse de ne jamais s’opposer à des projets futurs.
Si j’avais tort, on penserait l’avenir du Québec en amont avec les peuples autochtones, plutôt que de décider de notre côté, entre allochtones, puis de chercher à « consulter » le plus rapidement possible pour avancer dans une vision déterminée d’avance.
Si j’avais tort, on pourrait parler d’argent en lien avec les communautés autochtones, ou même de politiciens autochtones plus ou moins populaires qui prennent des décisions plus ou moins judicieuses, sans que les médias sociaux soient envahis de commentaires racistes qui laissent croire qu’on est loin d’avoir tous les préalables pour tenir une conversation d’adultes.
D’ici à ce qu’un projet d’entente revienne sur la table, ça nous donne le temps de désapprendre encore un peu plus. Parce que n’importe quel traité ou entente, normalement, signale une volonté d’engagement et de transformation de chaque partenaire. Si les Innus de Pessamit se choisiront bientôt de nouveaux élus, ce sera aussi cet automne à nous, les allochtones, de nous choisir des représentants qui ont plus d’ambition en ce qui touche la proverbiale « réconciliation ».


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