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TRIBUNE - Invité de l’émission «Quelle époque», samedi soir sur France 2, le banquier d’affaires a déclaré que la gauche devait «être radicale» si elle voulait se faire entendre. Mais les études d’opinion montrent que son analyse est erronée, affirme le co-directeur général de la Fondation Jean-Jaurès.
Jérémie Peltier est co-directeur général de la Fondation Jean-Jaurès (think-tank de gauche).
« Il faut entendre et comprendre le besoin de radicalité qui s’exprime dans la société » ; « Il faut un projet de transformation radicale » ; « La gauche doit être radicale et doit entendre le besoin de radicalité dans le pays ». Ainsi sont les « idées simples » visant à alimenter le projet (« la voiture de formule 1») de la gauche exprimées par Matthieu Pigasse, à deux doigts d’être le 37e candidat prêt à se lancer pour l’élection suprême, dans l’émission Quelle époque sur France 2 samedi 6 juin dernier. Combien de fois avez-vous entendu ces phrases lancées comme des vérités quasi absolues par tout ce que notre pays compte d’experts en commentaires politiques pour parler de l’état de la gauche ? Je n’ai pas fait l’expérience car je suis profane en la matière, mais je suis certain que ChatGPT vous sortirait la même ânerie si vous lui demandiez de vous fournir le profil idéal du candidat de gauche capable de battre le RN au second tour en avril prochain.
Bon, personnellement, je n’ai toujours pas compris ce que signifiait être radical pour un individu lambda. Y a-t-il une façon radicale d’acheter son pain ? Peut-on faire preuve de radicalité quand on va chercher ses gosses à la crèche ? Y a-t-il des gens qui prennent leur petit déjeuner sous une forme radicale ? Mais c’est ainsi, le concept de radicalité est à la mode un peu partout pour parler de tout, et force est de constater qu’on risque de se manger ce type de sophismes tout au long de la campagne s’agissant de la tentation chez certains candidats de se montrer et de se dire « radical ».
Liberté, égalité, radicalité. Cela fait un beau slogan certes, facile à retenir. Problème, c’est en décalage complet avec ce qu’est le pays (et avec ce qu’est la gauche). Petite plongée dans la dernière vague de l’enquête électorale française réalisée auprès d’un gros échantillon de 10 000 personnes par Ipsos/BVA pour Le Monde, la Fondation Jean-Jaurès et le Cevipof (quelque chose de radicalement sérieux, en somme). À la question « Quand vous pensez à la société française actuelle, quelle opinion se rapproche le plus de la vôtre ? », 24 % des personnes interrogées disent qu’il faut la transformer radicalement (50 % pensent qu’il faut la réformer en profondeur, 25 % qu’il faut l’aménager sur quelques aspects mais sans toucher l’essentiel). À noter le petit 1 % qui est pour le statu quo en laissant la société dans son état actuel (1 % de gens heureux donc, rencontrons-les à l’occasion).
Même les sympathisants LFI apparaissent comme des révolutionnaires de pacotilles et de salon : pas plus de 24 % d’entre eux souhaitent transformer radicalement la société.
Jérémie PeltierLa question qui se pose à la vue de ces chiffres donc, ce sont les 24 % qui veulent transformer radicalement la société. C’est beaucoup ou pas beaucoup ? Par rapport à toutes les folies que l’on voit et que l’on entend régulièrement sur les écrans du côté de certains militants prêts à tout pour faire croire à la tentation révolutionnaire des jeunes bambins bourgeois amadoués par TikTok en consommant du gaz hilarant Place de la République assis sur un banc, cela semble peu, et donc rassurant sur leur poids réel dans la société. Quand on regarde l’évolution par rapport à 2023, c’est déjà moins reluisant : 16 % pensaient alors qu’il fallait transformer radicalement la société, soit huit points de moins qu’aujourd’hui. Disons que la radicalité pousse gentiment, sans non plus exploser les compteurs. Mais ce qui est radicalement plus intéressant dans tout cela quand on rentre un peu dans le détail, c’est que ce 24 % pris tout seul ne veut pas dire grand-chose.
Prenons la gauche d’abord, qui va user du terme tout au long des prochaines semaines. Globalement, la tentation radicale n’est pas très élevée chez ses électeurs potentiels (au grand dam de certains gourous sans doute). 10 % seulement des sympathisants écolos sont pour transformer radicalement la société et seulement 8 % des sympathisants du PS. Même les sympathisants LFI apparaissent comme des révolutionnaires de pacotilles et de salon : pas plus de 24 % d’entre eux (chiffre identique que la moyenne nationale donc) souhaitent transformer radicalement la société. On est donc loin d’un souhait de renverser la table.
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Prenons la droite ensuite : idem, tout cela est assez mou (8 % chez Renaissance, 9 % au Modem, 9 % chez Horizons, et seulement 17 % chez les sympathisants LR). Et l’extrême droite alors ? Eh bien c’est là que le 24 % est un peu l’arbre qui cache la forêt. 44 % des sympathisants du RN sont pour transformer radicalement la société (+ 20 par rapport à la moyenne), et 54 % des sympathisants de Reconquête!, le parti d’Éric Zemmour (+ 30 !).
Conclusion de tout cela ? Premièrement, les plus radicaux sont les sympathisants d’extrême droite, et mon petit doigt me dit que ce n’est sans doute pas pour transformer la société d’un point de vue économique ou écologique. Deuxièmement, plutôt que de s’inquiéter en permanence du qu’en-dira-t-on Mélenchoniste en voulant se définir comme radicale en permanence, la gauche et ses prolixes muets devraient plutôt veiller à faire baisser le niveau de radicalité générale dans la société, sur le fond et sur la forme, à commencer par la violence physique et verbale, chose que souhaitent ses électeurs en quête de quiétude et d’apaisement (plus de 80 % des sympathisants PS et écolos trouvent qu’il y a trop d’idées et de comportements radicaux dans la vie politique française). L’apaisement radical, voilà donc une idée pas sortie de la cuisse de ChatGPT, ni d’une primaire, ni de la bouche des Marat de la Saint-glinglin qui s’encanaillent avec la radicalité en pensant faire copain-copain avec le peuple éloigné de Saint-Germain.


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