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Jeanne d’Arc noire : «L’héroïne a-t-elle cessé d’être d’abord un sujet d’histoire pour devenir un étendard ?»

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Par Alexandre Latreuille

Le 25 février 2026 à 12h09

«Ce n’est pas la présence d’une actrice au talent sans doute incontesté qui pose le débat, mais c’est sur le sens d’une telle relecture.»

«Ce n’est pas la présence d’une actrice au talent sans doute incontesté qui pose le débat, mais c’est sur le sens d’une telle relecture.» BLANCA CRUZ / AFP

FIGAROVOX/TRIBUNE - Depuis le 13 février, une actrice écossaise d’origine africaine, incarne Jeanne d’Arc dans une adaptation de Saint Joan de George Bernard Shaw. Alexandre Latreuille, rédacteur en chef adjoint de La Fringale Culturelle, regrette que la culture privilégie désormais la représentation au détriment de la transmission.

Depuis le 13 février au Citizens Theatre de Glasgow, la jeune actrice noire écossaise Mandipa Kabana incarne Jeanne d’Arc dans une adaptation moderne et condensée de Saint Joan de George Bernard Shaw. La mise en scène revendique une lecture contemporaine et subversive : Jeanne n’est plus la sainte guerrière et la figure catholique liée à la royauté, mais le symbole d’un leadership adolescent et marginal. La controverse n’a pas tardé…

Ce n’est pas la présence d’une actrice au talent sans doute incontesté qui pose le débat, mais c’est sur le sens d’une telle relecture. Car derrière ce choix se profile une interrogation plus large : que faisons-nous aujourd’hui de nos figures historiques ? Le précédent d’Anne Boleyn incarnée par l’actrice racisée Jodie Turner-Smith avait déjà cristallisé les tensions. L’argument avancé était explicite : il ne s’agissait pas de restituer fidèlement une apparence historique, mais de proposer un récit universel dans lequel les spectateurs puissent se reconnaître. Les réactions furent vives - entre accusations de «blackwashing» et dénonciation de racisme. Le débat artistique devenait aussitôt politique.

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Le phénomène dépasse ces exemples. Le live action La Petite Sirène, avec Halle Bailley dans le rôle d’Ariel, ou encore l’annonce récemment de Lupita Nyong’o pour incarner Hélène de Troie dans L’odyssée de Christopher Nolan, relèvent de la même dynamique. Pour un personnage de fiction, la liberté d’interprétation ne pose guère de principe. Mais lorsqu’il s’agit de figures historiques documentées, la question change de nature.

Il ne s’agit pas de juger le talent ou la couleur de peau des artistes qui incarnent ces figures, mais de réfléchir à la façon dont l’histoire est représentée et interprétée.

Le glissement est clair : on ne demande plus «qui était Jeanne d’Arc ?», mais «que représente-elle aujourd’hui pour chaque groupe social ?». Le passé n’est plus seulement transmis, il est reconfiguré. À force de projections contemporaines, la figure historique devient support symbolique. L’héroïne cesse d’être d’abord un sujet d’histoire pour en devenir un étendard.

Or le problème n’est ni la variété des artistes ni l’ouverture de la culture. Il réside dans la logique qui transforme des figures ancrées dans un contexte précis en instruments de revendications présentes. Une nation ne se transmet pas par fragments symboliques, mais par un récit partagé, stable et intelligible. Lorsque ce récit devient malléable au gré des sensibilités du moment, il cesse de constituer un socle commun.

L’exemple de la mini-série autour d’Anne Boleyn en 2021 est révélateur. En explicitant que l’objectif était de permettre à « plusieurs spectateurs » de se voir dans l’histoire, l’équipe revendiquait une démarche identitaire assumée. Dès lors, l’œuvre n’était plus seulement jugée sur sa qualité artistique, mais sur ce qu’elle représentait politiquement. La création culturelle devenait le terrain d’affrontements symboliques.

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Avec Jeanne d’Arc, la question prend un relief particulier. Elle incarne une mémoire collective française, traversant les siècles et les clivages. Sujets d’innombrables interprétations, elle n’a jamais cessé d’inspirer. Mais l’actualisation peut être féconde ; l’instrumentalisation systématique l’est beaucoup moins. La créativité n’exige pas l’effacement de l’ancrage historique. Elle peut dialoguer avec lui sans le dissoudre.

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Il ne s’agit pas de juger le talent ou la couleur de peau des artistes qui incarnent ces figures, mais de réfléchir à la façon dont l’histoire est représentée et interprétée. Il s’agit de savoir si l’histoire demeure un patrimoine commun ou si elle devient un réservoir de symboles à redistribuer. À force de privilégier la représentation au détriment de la transmission, on installe la culture dans une polarisation permanente.

Le défi n’est pas d’opposer fidélité et modernité, mais d’empêcher que la première soit sacrifiée à la seconde. Car lorsque les figures qui ont traversé les siècles cessent d’unir pour devenir les marqueurs de nos fractures, c’est moins l’art qui vacille que le récit commun en lui-même.

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