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FIGAROVOX/TRIBUNE - L’écrivain italien Erri de Luca a été vivement critiqué par la gauche française et italienne après avoir défendu, dans une interview à Israël Hayom, le sens originel du mot «sionisme» et refusé l’usage du terme «génocide» pour Gaza. Le journaliste Salomon Malka explique pourquoi il le soutient.
Salomon Malka est journaliste et écrivain.
En Italie, et dans de nombreux secteurs de l’Occident aujourd’hui, le mot de «sionisme» est devenu une injure. Un défi qu’on vous jette à la figure pour délimiter l’espace de ce qui est interdit. Erri de Luca n’en a cure, il s’obstine à utiliser ce mot. Pour lui, le sionisme est la reconnaissance la plus simple et la plus fondamentale des droits des juifs à un foyer national et à une défense existentielle. Quiconque reconnaît le droit à exister d’Israël, quiconque a sous les yeux les deux entités existant côte à côte, est de fait sioniste, ipso facto.
Beaucoup en Europe soutiennent cette position mais ont peur de leur ombre. Ils ne savent pas qu’ils sont sionistes. L’écrivain dit cela à haute voix, et peu lui importe le prix à payer. Dernièrement, cet auteur a entretenu une correspondance avec la chanteuse radicale Achinoam Nini. Elle l’a sollicité pour participer à un événement qu’elle organisait à Florence.
De Luca n’a pas cherché à arrondir les angles pour trouver grâce auprès de son interlocutrice. Il a posé une condition. Il sera heureux d’y participer, mais il est sioniste, et il est incapable de partager l’espace public ou de s’asseoir à la même tribune que des gens qui souhaitent l’effacement d’Israël de la carte. Et pire encore, il est incapable de prendre part à un événement, ou à un forum où on parlerait de «génocide» à propos de Gaza. L’utilisation de ce concept de «génocide» éveille en lui une fureur sémantique. Dans une interview-confession recueillie par un journaliste de Israël Hayom, l’écrivain s’explique : «Je sais très bien ce qu’est un génocide. La façon dont on cherche à l’accoler à la guerre de Gaza est une distorsion historique. Ce qui s’est passé à Gaza est une guerre moderne et cruelle dans laquelle le nombre de victimes civiles est énorme et effrayant, en raison du fait que lorsqu’on se bat dans un espace urbain très dense, entre des écoles et des hôpitaux, toujours la population paiera le prix le plus fort».
Le fait qu’Israël déplaçait continuellement la population civile, du nord au sud et du sud au nord pour l’éloigner des zones de guerre active, vide cette accusation de tout contenu.
Salomon MalkaErri de Luca indique qu’il a vu cela à Mossoul, à Rakka, à Marioupol. C’est l’effet inéluctable d’une guérilla menée face à un ennemi qui se terre au milieu de ses civils. C’est terrible, mais ce n’est pas un génocide. La meilleure preuve de l’absurdité de cette accusation tient dans l’avancée opérationnelle de Tsahal. Si l’objectif de l’armée était l’annihilation de l’ennemi, il y avait une façon plus directe et plus logique de procéder. La population tout entière était centralisée à l’intérieur de la ville. Le fait qu’Israël déplaçait continuellement la population civile, du nord au sud et du sud au nord pour l’éloigner des zones de guerre active, vide cette accusation de tout contenu. Cette accusation dès lors n’était plus basée sur des faits ou des observations, mais sur la seule volonté manifeste d’humilier Israël et de briser sa légitimité.
Voilà pourquoi, explique l’écrivain à la chanteuse, il n’est pas prêt à servir de décorum intellectuel à ces groupes qui ont recours à ces concepts. À quoi Achinoam Nini a répondu que ces groupes avaient besoin de lui et qu’il fallait qu’il vienne. Il n’y est pas allé. La solitude ne l’effraie pas. C’est l’espace qui lui est nécessaire et qui l’inspire depuis des décennies. Il observe avec un «dédain courtois» les cercles qui cherche encore à le punir par le silence et l’excommunication. Ces offenses de l’élite culturelle italienne ne lui font ni chaud ni froid. Il poursuit dans l’interview confession à Israël Hayom : «Je suis un solitaire par volonté depuis cinquante ans, dans le monde culturel italien. Je n’ai jamais accepté de participer aux prix littéraires, ni comme candidat, ni comme juré, ni comme figurant. Je ne m’intéresse pas aux petites cliques. Quand un homme s’appuie sur la paroi rocheuse de la montagne, il n’a pas besoin qu’un critique littéraire lui tienne la corde». Qu’en est-il encore de cet amour quasi-mystique de De Luca pour le vieil hébreu, pour la Bible, pour la culture juive, et en prolongement pour Israël ?
À première vue, cela apparaît comme une énigme littéraire dénuée de tout fondement. Il est né à Naples, dans une famille catholique, sans aucune attache au judaïsme. Cette énigme a longtemps intrigué, pas seulement ses lecteurs, mais aussi son environnement proche. Lui-même a voulu savoir s’il y avait dans son histoire familiale un élément qui pourrait expliquer son intérêt profond pour le yiddish, pour la Bible… Les résultats de ces investigations ont eu pour effet de le rassurer d’une certaine manière. C’est par un geste libre qu’il a choisi ses pairs spirituels. Ce qui aura compté finalement, davantage et plus que tout, c’est la première moitié du XXe siècle, où il n’était pas encore né. C’est la guerre qui fut fondatrice, la destruction de Naples, le massacre du judaïsme européen qui a laissé une empreinte profonde et individuelle. En l’an 1993, pour le centenaire de la révolte du ghetto de Varsovie, de Luca a pris une valise et s’est envolé pour la Pologne à la recherche d’un des héros de son enfance, Marek Edelman, un des lieutenants de Mordechaï Anielewicz, le leader du soulèvement du ghetto de Varsovie. «Edelman est mon héros, dit l’écrivain, à côté de l’anarchiste espagnol, Buenaventura Dorotu, de la guerre d’Espagne».
Retour à l’horreur de la matinée du 7 octobre. De Luca revient dans son interview confession, sur sa découverte des comptes rendus qu’il suit depuis sa maison campagnarde isolée. Il comprend immédiatement que quelque chose dans les vieilles structures conceptuelles s’est totalement effondré. Son analyse des événements n’est pas politique, loin de pouvoir être convertible aux clichés éculés des médias étrangers. Il est froid, perçant, et pointe un échec existentiel, profond, dans la structure du pouvoir israélien. Il explique : « La première chose qui m’a frappé ce matin-là, c’est l’impréparation absolue, l’absence atterrante de la défense militaire dans la région. Il poursuit : « Il n’y avait pas de défense. La première réaction s’appuyait tout entière sur des individus qui ont montré des ressources et se sont battus seuls contre la mort. Mais au-delà de l’échec opérationnel et du renseignement tactique, de Luca reste persuadé qu’il y a eu là une ignorance volontaire de la part des gouvernants. Il y avait là un refus conscient et profond de comprendre la situation. Et le résultat, ce fut le prix le plus terrible. Un prix que personne ne pouvait imaginer.
Ce qui a fait du massacre du 7 octobre un événement horrible, et ce qui le distingue dans la longue histoire des persécutions des juifs, selon De Luca, c’est l’élément de la prise d’otages. «J’entends ceux qui utilisent le terme de pogrom. Mais ce qui s’est passé là était pire, et plus sophistiqué qu’un pogrom. Dans les pogroms classiques qui se sont produits en Europe, les émeutiers ne prenaient pas des otages, pas avec cette ampleur. Ils venaient, tuaient, détruisaient et partaient. Ici, l’utilisation massive d’otages et la détention dans des tunnels, ajoutent un élément de cruauté, planifié, rationnel, qui transforme cet événement en quelque chose de différent de ce que nous avons connu dans l’époque moderne».
Il a le sentiment qu’Israël se bat désormais dans la dernière guerre du format que l’on connaît – à Gaza, au Liban, en Iran – Israël doit chercher à se débarrasser du Hamas et du Hezbollah sur le plan politique, et il y a des signes que cela est possible désormais. Le fait que dernièrement, des élections locales se soient tenues à Dir El Balad, pour la première fois depuis vingt ans, et ce sans que le Hamas puisse y prendre pieds, montre qu’il y a un espace possible pour que le peuple palestinien comprenne qu’il peut s’en libérer pour subsister.
Il y a un moment historique où un groupe ou un peuple sont à même de se libérer seulement à travers une défaite militaire chez leurs dirigeants dictatoriaux. C’est ce qui se passe aujourd’hui à Gaza, et c’est la seule chance d’un changement profond dans la région.
Salomon MalkaPour expliquer ce paradoxe par lequel une liberté intérieure naît d’une défaite extérieure, De Luca revient à l’Italie de la seconde guerre mondiale.
L’Italie n’a réussi à se débarrasser du fascisme de Mussolini que parce qu’elle a perdu la guerre d’une façon absolue, et parce que les forces alliées – Américains, Anglais, Brigade juive – ont conquis le pays. Aucun peuple n’est capable de se libérer d’un régime totalitaire interne, par ses seules forces, sans une aide extérieure écrasante. Voyez ce qui s’est passé en Espagne. Franco n’est pas entré dans une guerre mondiale , il n’a pas été défait militairement. Et c’est la raison pour laquelle le fascisme là-bas a perduré sans obstacles jusqu’aux années soixante-dix. La même chose a eu lieu en Argentine. La dictature militaire de la Junte est tombée seulement après avoir perdu la guerre des Malouines face aux Britanniques. Il y a un moment historique où un groupe ou un peuple sont à même de se libérer seulement à travers une défaite militaire chez leurs dirigeants dictatoriaux. C’est ce qui se passe aujourd’hui à Gaza, et c’est la seule chance d’un changement profond dans la région.
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Faut-il encore croire en la force de la littérature, en sa capacité de rompre le cercle vicieux ? C’est la dernière question de cette interview confession. Non, répond l’écrivain. La littérature ne peut pas sauver le monde, mais elle fait autre chose, sauver les yeux de ceux qui observent le monde. Elle est à même de libérer des distorsions, des manipulations et de la propagande qu’on tente de déverser sur nous. De sorte que la littérature est le meilleur antidote contre les mensonges et contre la propagande.
Le citoyen en lui ne se contente pas de mots. Au début de l’invasion en Ukraine, avec un ami, il a acheté un camion. Et les deux compagnons ont commencé à faire de longs voyages dans le pays sous les bombes pour transporter des fournitures médicales et de l’aide humanitaire. Un des prolongements presque naturels à son action dans les années 90. Il avait alors servi de conducteur volontaire au cœur de la guerre yougoslave.


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