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Il avait juré de vivre la pire tempête jamais vue dans son phare de bois en pleine mer : en novembre 1703, elle l’a emporté avec cinq hommes

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Au large de Plymouth, des dizaines de navires se sont brisés au fil des siècles sur les récifs d’Eddystone, un amas de roches à peine visible à marée haute. La cause de ces naufrages à répétition est d’une simplicité terrible : personne n’osait construire quoi que ce soit sur ce piège rocheux battu par les flots, jugé bien trop dangereux par les autorités maritimes de l’époque. C’est dans ce contexte qu’un ingénieur anglais du nom de Henry Winstanley a décidé de relever un défi que tout le monde jugeait impossible, avant de connaître un destin qui continue de fasciner les passionnés d’histoire et d’ingénierie. Son histoire mêle prouesse technique, orgueil et une fin tragique qui ressemble presque à une mise en scène du destin.

À retenir

  • Henry Winstanley a construit entre 1696 et 1698 le premier phare d’Eddystone, une tour octogonale en bois, après avoir lui-même perdu deux navires sur ces récifs.
  • Ayant proclamé vouloir affronter la pire tempête possible dans son phare, Winstanley s’y trouvait pour des travaux d’entretien lorsque la Grande Tempête du 26 novembre 1703 l’a détruit, le tuant avec les hommes présents.
  • Deux jours après la disparition du phare, dont il ne restait que des ferrures scellées au rocher, un cargo s’est échoué sur les récifs désormais sans signal lumineux.

Un phare de bois planté sur le rocher le plus redouté d’Angleterre

Pour comprendre pourquoi Eddystone avait une réputation aussi sinistre, il faut imaginer un récif presque invisible, affleurant juste sous la surface, capable d’éventrer une coque sans le moindre signal d’alerte. Henry Winstanley, né en 1644 à Saffron Walden, connaissait personnellement ce danger pour avoir perdu deux de ses propres navires sur ces mêmes rochers. Face au refus de l’Amirauté de financer un ouvrage jugé trop risqué à bâtir, il a fait une promesse qui a dû surprendre son entourage : il construirait lui-même ce phare, avec ou sans l’aide officielle. L’Amirauté a finalement accepté de l’épauler en fournissant navires et équipages pour acheminer les matériaux jusqu’au rocher.

Le chantier a débuté en juillet 1696, dans des conditions qu’on imagine aujourd’hui dantesques, entre les marées, les tempêtes passagères et l’isolement total du site. Il a fallu plus de deux ans pour venir à bout de l’édifice, achevé en novembre 1698. Le résultat était une tour octogonale en bois, surmontée d’une lanterne de 4,6 mètres de haut et 3,4 mètres de large, capable d’accueillir jusqu’à soixante bougies allumées simultanément en plus d’une grande lampe suspendue. Une anecdote mérite d’être rappelée tant elle illustre l’épopée du chantier : un corsaire français a capturé Winstanley en pleine construction, avant que Louis XIV lui-même n’ordonne sa libération, considérant selon la formule restée célèbre que la France n’était pas en guerre contre l’humanité.

Winstanley, l’homme qui voulait affronter sa propre création

Une fois son phare achevé, Winstanley affichait une confiance presque démesurée dans la solidité de son ouvrage. Il ne se contentait pas de vanter la robustesse de sa structure en privé, il le proclamait publiquement, allant jusqu’à exprimer le souhait d’être présent à l’intérieur pendant la plus grande tempête qu’il y ait jamais eue, histoire de prouver au monde entier que son phare pouvait tout encaisser. Une déclaration qui, avec le recul, prend des allures de prophétie funeste, mais qui traduisait surtout la fierté légitime d’un homme ayant réussi là où tous les experts maritimes avaient renoncé.

Pendant les cinq années où le phare a fonctionné, aucun navire ne s’est échoué sur Eddystone, un résultat spectaculaire pour un ouvrage aussi exposé. Ce chiffre suffit à mesurer l’ampleur de l’exploit technique accompli par Winstanley, bien avant que les ingénieurs ne disposent des outils de calcul et des matériaux dont on dispose aujourd’hui. Mais cette réussite allait bientôt se heurter à un phénomène naturel d’une violence que personne, pas même son créateur le plus optimiste, n’avait anticipée.

La nuit du 26 novembre 1703, quand la mer a tout emporté

Winstanley se trouvait justement sur le phare pour y effectuer des travaux d’entretien lorsque la Grande Tempête s’est abattue sur les côtes anglaises, dans la nuit du 26 au 27 novembre 1703 selon l’ancien calendrier en vigueur à l’époque. Les témoignages de l’époque la décrivent comme la pire tempête que la Grande-Bretagne ait jamais connue, un déchaînement météorologique qui allait faire au moins 8 000 morts au total, pour la plupart des marins surpris en mer. Au petit matin, le phare de bois avait purement et simplement disparu, emportant avec lui Winstanley et cinq autres hommes présents à ses côtés, sans qu’aucune trace de leurs corps ne soit jamais retrouvée.

Winstanley avait dit vouloir être dans son phare de bois par la pire tempête. Venu le réparer, il disparaît avec lui : au matin, seules des ferrures restent scellées au rocher. L’ironie du sort est glaçante, celui qui rêvait d’éprouver son chef-d’oeuvre face aux éléments les plus extrêmes a obtenu, bien malgré lui, une réponse définitive à son défi. Deux jours à peine après la destruction du phare, un cargo s’est brisé sur les récifs désormais privés de leur signal lumineux, preuve immédiate et brutale de l’utilité de l’ouvrage disparu.

Des ferrures scellées au rocher, seul vestige d’un pari fatal

Il ne restait donc plus rien de la tour octogonale, de sa lanterne et de ses dizaines de bougies, à l’exception de quelques ferrures métalliques encore fixées dans la roche d’Eddystone. Un vestige minuscule pour un ouvrage qui avait marqué les esprits et sauvé d’innombrables vies en cinq années de service. Les récits qui circulent depuis ne s’accordent d’ailleurs pas tous sur le nombre exact de victimes présentes ce soir-là dans le phare, certaines sources évoquant six occupants au total, d’autres sept hommes en plus de Winstanley, et d’autres encore cinq ouvriers seulement. Cette incertitude n’enlève rien à la dimension tragique de l’événement, elle rappelle simplement à quel point les archives de cette époque restent parfois fragmentaires.

Face à l’urgence de sécuriser à nouveau ce passage maritime stratégique, l’ingénieur John Rudyard a été chargé de bâtir un second phare sur le même site, reprenant le flambeau de Winstanley là où celui-ci l’avait laissé tomber. Ce relais illustre bien la logique qui a toujours animé la construction des phares, une succession d’hommes prêts à défier la mer pour protéger ceux qui la traversent, quitte parfois à y laisser leur propre vie.

Cette histoire continue de résonner comme un rappel saisissant de la puissance des éléments face aux ambitions humaines, même les plus abouties. Elle illustre aussi, à sa manière, une forme de courage et d’obstination qu’on retrouve encore aujourd’hui chez tous ceux qui repoussent les limites de l’ingénierie, que ce soit en mer, dans l’espace ou ailleurs. Le rocher d’Eddystone porte toujours un phare, bien différent de celui de Winstanley, mais la mémoire de ce premier bâtisseur, disparu avec sa propre création, n’a jamais vraiment quitté les récits consacrés à cette portion de côte anglaise si redoutée des marins.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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