Il existe des idées qui partent d’une bonne intention et qui finissent par se retourner contre ceux qu’elles devaient aider. C’est exactement ce qui s’est produit en Éthiopie avec le Prosopis juliflora, un arbuste originaire du Mexique importé dans les années 1970 pour stopper l’avancée du désert. Près de cinquante ans plus tard, cette même plante a colonisé 1,2 million d’hectares de pâturages, asséchant les sols et privant des communautés entières de leurs terres de pacage. Une histoire qui ressemble à s’y méprendre à celle d’un remède devenu pire que le mal, et qui mérite qu’on s’y attarde pour en comprendre les ressorts.
À retenir
- Introduit en 1979 pour stabiliser les sols, le Prosopis juliflora s’est naturalisé dès les années 1990 et a progressé d’environ 31 000 hectares par an.
- L’arbuste consomme entre 3,1 et 3,3 milliards de m³ d’eau par an dans la seule région Afar, asséchant les sols et menaçant 23 espèces végétales locales.
- Des initiatives locales comme celles de l’ONG FARM-Africa ont permis d’éradiquer 280 hectares et de construire trois moulins pour valoriser les gousses de la plante.
Un arbuste venu sauver le désert a fini par dévorer les pâturages éthiopiens
Dans les basses terres éthiopiennes, l’érosion des sols et l’avancée des zones arides constituaient déjà, il y a plusieurs décennies, une préoccupation majeure pour les autorités locales. Pour tenter d’enrayer ce phénomène, les ingénieurs agronomes de l’époque se sont tournés vers une solution qui avait fait ses preuves ailleurs dans le monde : la plantation d’un arbuste résistant, capable de pousser dans des conditions extrêmes et de stabiliser des terrains menacés de désertification. Le choix s’est porté sur le Prosopis juliflora, une espèce robuste poussant naturellement au Mexique et dans certaines régions d’Amérique centrale. Sur le papier, l’idée semblait pertinente. Dans les faits, elle a ouvert la voie à l’une des invasions végétales les plus marquantes qu’ait connues le pays.
Ce qui frappe surtout, c’est l’ampleur du décalage entre l’intention initiale et le résultat obtenu des décennies plus tard. Loin de se contenter de retenir les sols fragiles, l’arbuste a progressivement grignoté des territoires entiers, jusqu’à devenir un problème écologique et économique majeur pour les éleveurs du pays.
Pourquoi l’Éthiopie a importé un arbuste mexicain dans les années 1970
Pour comprendre la logique derrière cette introduction, il faut se replacer dans le contexte de l’époque. Les basses terres éthiopiennes, notamment dans la région de l’Afar, subissaient une dégradation accélérée de leurs sols, aggravée par le surpâturage et des conditions climatiques difficiles. Le Prosopis juliflora, avec ses racines profondes capables d’ancrer la terre et sa tolérance exceptionnelle à la sécheresse, apparaissait comme une solution naturelle pour restaurer ces zones abîmées.
C’est en 1979 que l’opération prend véritablement de l’ampleur. Des milliers de plants sont acheminés depuis une pépinière installée à Hirna, dans la région de Harerge, avant d’être dispersés dans tout l’Awraja d’Assebeteferi, en particulier dans les zones d’Amibera, Gewane, Afdem et East Awash. L’objectif était clair : fixer les sols, limiter l’érosion et redonner une vocation agricole à des terres considérées comme perdues. Pendant quelques années, l’arbuste semble effectivement jouer son rôle. Mais ce qui n’avait pas été anticipé, c’est sa capacité à s’émanciper totalement de tout contrôle humain.
31 000 hectares par an : la progression silencieuse du Prosopis juliflora
Dès le début des années 1990, soit une vingtaine d’années seulement après son introduction, le Prosopis juliflora cesse d’être un simple allié agricole pour devenir un envahisseur à part entière. L’espèce se naturalise et commence à se disperser toute seule, sans aucune intervention humaine, profitant de son incroyable résistance et de sa capacité à produire des graines en abondance. Selon Shiferaw et al. (CABI, 2019), l’arbuste mexicain a gagné environ 31 000 hectares par an sur les prairies dont vivent les éleveurs afars, au détriment des nappes et de l’herbe. Un rythme d’expansion qui donne le vertige lorsqu’on le cumule sur plusieurs décennies.
Le résultat de cette progression continue se chiffre aujourd’hui à 1,2 million d’hectares envahis, soit entre 3 et 5 % de la surface totale du pays. Rien que dans la région Afar, cette invasion représente 12,3 % de la surface terrestre, un chiffre considérable pour une zone déjà fragilisée par des conditions climatiques difficiles. On est bien loin de la petite plantation expérimentale des années 1970.
Des nappes phréatiques à sec et une herbe qui ne repousse plus
Si le Prosopis juliflora pose un tel problème, c’est avant tout en raison de sa voracité hydrique. Cette plante, habituée aux environnements arides de son Mexique natal, a développé un système racinaire particulièrement efficace pour capter l’eau en profondeur, bien au-delà de ce que peuvent atteindre les herbes locales. Une étude a ainsi révélé que l’arbuste consommait entre 3,1 et 3,3 milliards de mètres cubes d’eau chaque année sur les 1,18 million d’hectares envahis dans la seule région Afar. Un impact économique a également été estimé, oscillant entre 465 000 et 500 000 dollars par an, rien que pour cette ressource en eau détournée au profit d’une plante devenue incontrôlable.
Cette consommation massive n’est pas sans conséquence sur la végétation environnante. En épuisant les réserves d’eau disponibles, le Prosopis prive littéralement les autres espèces végétales des ressources nécessaires à leur survie. À Amibara, l’arbuste a fini par dominer au moins 15 kilomètres carrés de terres, menaçant directement 11 espèces d’arbres, 6 arbustes et 6 types d’herbes dont dépendaient historiquement les pasteurs locaux ainsi que la faune sauvage de la région. C’est tout un écosystème qui se retrouve bouleversé par la présence envahissante de cette plante pourtant introduite dans un but de préservation.
Les éleveurs afars pris au piège d’un territoire qui rétrécit
Pour les populations pastorales de la région Afar et de la région Somali, qui vivent depuis des générations de l’élevage extensif, la prolifération du Prosopis juliflora a des conséquences très concrètes sur leur quotidien. Les pâturages traditionnels, essentiels pour nourrir les troupeaux, rétrécissent année après année, grignotés par des bosquets denses et épineux impossibles à traverser pour le bétail. Les éleveurs se retrouvent ainsi contraints de parcourir des distances toujours plus longues pour trouver de quoi nourrir leurs animaux, dans des zones où les ressources étaient déjà limitées.
Face à cette situation préoccupante, des initiatives locales ont tout de même vu le jour. L’ONG FARM-Africa a notamment accompagné les habitants dans l’organisation d’actions d’éradication, permettant de nettoyer 280 hectares dans la région. Trois moulins destinés à broyer les gousses du Prosopis ont également été construits à Amibara et Gewane, transformant ce qui était perçu comme une nuisance en une ressource potentiellement valorisable pour l’alimentation animale. Des solutions modestes au regard de l’ampleur du problème, mais qui témoignent d’une volonté de reprendre la main sur un territoire que l’on croyait autrefois pouvoir simplement restaurer avec un arbuste venu d’ailleurs.
Cette histoire éthiopienne illustre à quel point les interventions humaines sur les écosystèmes peuvent générer des effets en cascade impossibles à prévoir au moment des décisions initiales. Un arbuste censé retenir le désert a fini par en créer un nouveau, fait de bosquets impénétrables et de sols asséchés, là où poussaient autrefois les herbes nourricières des troupeaux. Une leçon qui résonne bien au-delà des frontières éthiopiennes, à l’heure où d’autres pays continuent d’introduire des espèces exotiques dans l’espoir de résoudre leurs propres défis environnementaux.


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