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EN IMAGES - Cet artiste inconnu du grand public est vénéré par les connaisseurs de sculpture romantique. Une grande partie de ses œuvres, imprégnées de christianisme, partira bientôt aux enchères.
Alexandre Lacroix, du cabinet Lacroix-Jeannest, mondialement connu, est expert en sculptures. C’est lui qui avait expertisé il y a peu le bronze n° 1 de L’Âge mûr de Camille Claudel, miraculeusement retrouvé dans un appartement à l’abandon (depuis, on lui a envoyé pour expertise le cinquième et dernier exemplaire de l’œuvre, découvert dans un garage). Il est aussi l’un des plus fins connaisseurs de l’œuvre du baron Henry de Triqueti, dont la collection familiale sera dispersée aux enchères chez Ader, le 12 février.
Triqueti, explique-t-il, a été l’un des pionniers de la sculpture romantique. « On a du mal à imaginer aujourd’hui à quel point c’était moderne et novateur à l’époque. Nous sommes au milieu du XIXe siècle, lui et quelques autres font de la sculpture historiciste, qui met en scène des épisodes de l’histoire de France, et font appel à des personnages du Moyen Âge, c’est très romanesque. On sort du néoclassicisme, avec un académisme très rigoureux, pour faire des combats de fauves, des chevaliers en guerre. Au début, cette nouvelle école a été très mal vue, et Triqueti en était le chef de file. »
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L’homme, très riche, était reconnu de son vivant, et n’avait pas besoin de gagner sa vie. Il était néanmoins artiste dans l’âme, d’abord peintre, dessinateur, sculpteur, participant aux arts décoratifs, travaillant le marbre, l’ivoire ou la terre cuite. « C’était ce que l’on appelle aujourd’hui un artiste complet, précise Lacroix, doté d’une grande virtuosité technique. Ce collectionneur acharné était aussi un grand érudit, connaissant par cœur l’art antique, celui du Moyen Âge puis de la Renaissance. Il était par ailleurs courtier, et achetait des tableaux pour la collection de la cour anglaise. »
Triqueti était très proche des Orléans, il réalisera le tombeau de Ferdinand-Philippe du même nom, la famille lui passait de nombreuses commandes. Lorsque celle-ci s’exile en Angleterre, il les rejoint et rencontre « Vicky », dont la mère était la reine Victoria. Triqueti lui-même avait épousé Julia Philippine Foster, fille d’un grand sculpteur britannique. Il avait donc des liens avec les Anglais. Puis il est présenté à la reine, qui lui demande de décorer la chapelle Wolsey à Windsor, où se trouve le tombeau de son mari, le prince Albert, précocement décédé.
«Le sculpteur des princes»
L’artiste consacrera dix ans à ce chantier, réinventant la technique italienne du tarsia, en juxtaposant marbres de différentes couleurs, peintures et sculptures. L’expert détaille : « Triqueti est devenu très connu en Angleterre avec ce qu’il a fait pour le prince Albert – un chantier très important. Son travail est devenu légendaire, avec des scènes de l’Ancien Testament, représentant le prince en roi Salomon, etc. En France, il était déjà célèbre pour le tombeau du duc d’Orléans, aujourd’hui au Louvre, les portes de l’église de la Madeleine, sublimes, et le Christ du tombeau de Napoléon. Mais en Angleterre, Triqueti était surnommé “le sculpteur des princes”. »
Ici, on voit l’abandon du corps de Madeleine, et la Miséricorde qui la prend dans ses bras, avec ses mains qui entrent à l’intérieur des cheveux. C’est à la fois sensuel et mystique
Alexandre Lacroix« On parle vraiment de grandes commandes », précise Alexandre Lacroix, qui revient sur le modernisme de l’artiste : « Si l’on observe le buste-médaillon de sa fille Blanche, réalisé après la mort de son fils tué par un cheval qu’il tentait d’arrêter sur les Champs-Élysées, on voit l’influence de l’Antiquité, qui, avec sa concavité, évoque un bouclier, avec le visage qui ressort en relief. Encore une fois, c’était très moderne : on n’avait plus fait cela depuis les sarcophages des tombeaux antiques. Il y a aussi l’influence de la Renaissance avec la résille dans les cheveux, ce buste découpé de façon arrondie, un peu tourné, à mi-épaule. Et enfin le lierre autour de la sculpture, qui incarne la fidélité. La composition est très originale. À l’époque, personne ne réalisait de bustes de cette manière. Avec cela, Triqueti rentre dans la modernité. »
Converti au protestantisme
Et puis, il y a cette sublime sculpture en ivoire, La Miséricorde divine accueillant le Repentir. D’une beauté à couper le souffle. Car Triqueti était avant tout un sculpteur religieux, converti au protestantisme. Lacroix reprend : « C’est une œuvre magistrale, qui offre plusieurs degrés de lecture. Madeleine incarne le repentir. On voit une sorte de trône qui a un côté étrusque, antique. D’un côté, elle est nue, ce qui est osé pour une sculpture religieuse, de l’autre elle est drapée. La Miséricorde l’a recouverte et pardonnée. C’est intéressant de constater que l’artiste a toujours gardé cette œuvre, et n’a jamais voulu la vendre. Il faut savoir que l’ivoire est très difficile à travailler. Là, il a fallu deux cornes. L’œuvre a été réalisée après des travaux préparatoires très précis en terre cuite. Une sculpture en ivoire de cette dimension, c’est très rare. Mais encore une fois, il ne faut pas oublier la signification de cette réalisation : Triqueti était très croyant. Ici, on voit l’abandon du corps de Madeleine, et la Miséricorde qui la prend dans ses bras, avec ses mains qui entrent à l’intérieur des cheveux. C’est à la fois sensuel et mystique. »
Le baron vivait dans son château de Perthuis, mais voyageait beaucoup. En Italie, à Rome, Sienne, Florence, en Angleterre, puis en Prusse, car Vicky, princesse d’Angleterre, devient brièvement – 99 jours seulement – reine de Prusse après avoir épousé Frédéric III. Avec qui elle aura un enfant, qui l’écartera plus tard du pouvoir, le Kaiser Guillaume II. La fille de Triqueti deviendra quant à elle la muse de Pierre Loti, le temps d’un amour parfaitement platonique car épistolaire. Le baron, lui, a eu une élève très douée, Suzan Durant, qui deviendra sa maîtresse, puis la sculptrice officielle de la cour d’Angleterre. Elle aidera son amant pour le tombeau du prince Albert.
Le divin baron s’éteint en 1874, est oublié, puis avidement recherché par les plus grands amateurs de sculpture. Des gens de goût.


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