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Fernand Dumont, pour la prochaine fois

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Une fois par mois sous la plume d’écrivains du Québec, Le Devoir de littérature propose de revisiter à la lumière de l’actualité des œuvres du passé ancien et récent de la littérature québécoise. Découvertes ? Relectures ? Regard différent ? Au choix. Une initiative de l’Académie des lettres du Québec en collaboration avec Le Devoir.

Jusqu’à tout récemment, lire un essai souverainiste publié au printemps 1995 ramenait à une époque quasi antédiluvienne. La souveraineté semblait avoir été l’idée d’une génération, presque éteinte. L’autonomisme avait le vent dans les voiles et donnait à penser que la Coalition avenir Québec (CAQ) serait une nouvelle Union nationale, donc au pouvoir jusqu’à la fin des temps. Chez les plus jeunes, on se préoccupait (et se préoccupe toujours) de défis mondiaux plutôt que de querelles de compétences entre le fédéral et le Québec. Mais voilà, l’histoire a pris un virage en épingle.

À l’été 2025, un sondage CROP a surpris bien des gens : 56 % des jeunes Québécois (18 à 34 ans) se sont déclarés favorables à l’indépendance du Québec. Plus encore, au moment où ces lignes étaient écrites, le Parti québécois a de bonnes chances de former le prochain gouvernement. On huile déjà la mécanique référendaire. Soudainement, lire ou relire Raisons communes, essai sans doute un peu oublié de Fernand Dumont (1927-1997), devient presque un impératif pour comprendre ce que l’on vit et ce que l’on risque de vivre.

Une triple mission

Paru aux Éditions du Boréal au printemps 1995, Raisons communes est un « bref essai de philosophie politique » où Fernand Dumont veut désigner les « raisons communes susceptibles d’inspirer le projet d’une société démocratique ». L’année 1995 sera celle du second référendum, et pourtant, le sociologue n’en parle que très peu. Sans doute parce que les enjeux soulevés sont bien plus profonds que la logique référendaire. L’objectif du sociologue est clair : « élever le niveau des raisons communes ».

Comment y arriver ? Dumont donne rapidement sa réponse : « Construction d’une Cité politique, édification d’une culture, renouveau d’une démocratie sociale : ces trois tâches se rejoignent dans la même quête de raisons communes. »

La Cité politique

Le Canada n’est pas tout à fait la Cité politique espérée pour les Québécois et Québécoises. Le croire relève, au mieux, d’un « long malentendu historique », entretenu par des tentatives d’accord, un rapatriement et de fort nombreuses conférences constitutionnelles. Sans une véritable consultation populaire, la mise en place du régime confédératif apparaît à Dumont comme une sorte d’appeau pour les francophones du pays, dont plusieurs se laissèrent convaincre que leur culture serait respectée grâce au partage des pouvoirs. Mais l’illusion a fini par s’évaporer, du moins partiellement. Face au mouvement autonomiste et souverainiste, Pierre Elliott Trudeau a réussi à « refonder » le pays. Son secret : le multiculturalisme.

À en croire Fernand Dumont, le multiculturalisme puis la Charte canadienne des droits et libertés ont servi d’outil de « fragmentation du tissu social » québécois. Comment ? Dans le grand tout canadien multiculturel, « la culture française devient une culture parmi d’autres » ; l’atomisation des droits individuels joue efficacement contre les raisons communes. Aux deux cultures fondatrices (la question autochtone demeure plutôt absente), Trudeau a substitué deux langues officielles ; « en passant du biculturalisme au bilinguisme, on se déplaçait des droits collectifs aux droits individuels. La manœuvre était astucieuse et portait un coup sérieux au nationalisme québécois ».

Fernand Dumont envisage donc l’élaboration d’une « communauté politique » québécoise. Comme s’il n’avait pas tout à fait trouvé les bonnes formules dans Raisons communes, il sent le besoin de revenir sur ces questions dans Récit d’une émigration, où il voit dans la souveraineté « la possibilité d’instaurer une communauté politique là où la Confédération canadienne a échoué : une communauté de citoyens, un peuple si l’on veut, rassemblant tous les habitants du Québec. En distinguant nation et communauté politique, on a des chances de respecter la complexité des réalités historiques et de dissiper des ambiguïtés qui sont autant d’obstacles pour la cause que promeuvent un grand nombre d’entre nous. »

De Jacques Beauchemin (L’histoire en trop, 2002) à Mathieu Bock-Côté, cette vision dumontienne du multiculturalisme et de l’effacement du fait québécois a fait bien du chemin. Elle est même devenue le pain et le beurre de plusieurs intellectuels nationalistes et conservateurs. La filiation avec Dumont est-elle réelle ? J’y reviendrai.

Une culture qui a de l’allure

Si la Révolution tranquille a échoué à engendrer une nouvelle conscience historique favorable à l’élévation de raisons communes, le système d’éducation qu’elle a créé n’a pas non plus réussi à stimuler une culture civique. Et, comme Dumont le précise, « la maîtrise de la vie en commun ne va pas sans la maîtrise de la parole ». Le constat est sans appel : « le massacre de la parole est partout répandu. Le bilan est catastrophique. » L’école n’a pas réussi à faire du français « une langue de convergence ».

Faudrait-il pour autant revenir au cours classique ? Quand même pas : « On célébrait un culte dont on avait perdu la raison d’être. » Quoique : « Je crois néanmoins que toute tentative de recréer le fondement d’une culture scolaire pour aujourd’hui devra s’inspirer des principes qui commandaient les humanités d’autrefois. » Que s’est-il donc passé en si peu d’années pour que les polyvalentes et les cégeps deviennent des échecs en béton précontraint ?

À lire Raisons communes, le lecteur ou la lectrice en viendra à s’interroger sur le bien-fondé des réformes des années 1960. Dumont le dit sans ambages : « Nous n’avons plus d’administration parce que les tentatives de la Révolution tranquille se sont perdues en cours de route ou se sont tournées vers d’autres fins. » Aussi bien poser la question crûment : Raisons communes est-il porteur d’une « vision crépusculaire du monde », pour reprendre l’expression de Marc Angenot ?

En 2022, à la lecture de ce livre et d’autres textes de Dumont de la même période, Gérard Bouchard posait la question : « ces jugements [de Fernand Dumont] sont-ils le fait d’un intellectuel de centre gauche, étiquette qu’on a souvent associée à cet humaniste qui prônait le socialisme ? Le profond pessimisme qui court dans ces textes surprend. » Mais, avant de sombrer dans la morosité, on se souviendra que le sociologue avait un dernier ensemble de raisons communes à mettre en relief.

Une réelle démocratie sociale

Fernand Dumont écrit : « Le nationalisme a masqué trop longtemps ici, comme ailleurs, les problèmes posés par l’inégalité sociale pour que, dans ce combat pour une communauté plus profonde, nous ne trouvions pas à la fois des tâches d’hommes et le visage d’une patrie enfin devenue notre contemporaine. » Ce sont là des mots qui remontent non pas à 1995, mais à 1958 ! En lisant Raisons communes, difficile de ne pas admirer la constance de la pensée du sociologue. Les inégalités ne sont pas disparues avec la Révolution tranquille — sur ce point non plus, celle-ci n’a rien réglé. Au contraire.

Dumont montre que les privilégiés des changements des années 1960 et 1970 — François Ricard aurait parlé de la « génération lyrique » — sont incapables de reconnaître la misère des autres, tandis que le néolibéralisme va très bien, merci. Si les raisons communes passent bien par l’usage de la parole, les pauvres n’ont ici aucune voix au chapitre. Ils ne signifient rien. C’est qu’il faut changer : « Dans la présence de l’insignifiant est stigmatisée l’absence du sens dans nos sociétés ; paradoxalement, la transcendance est proclamée de la manière la plus vive par la misère. Peut-il y avoir des raisons communes sans que se répande l’obsession de la justice ? »

Aujourd’hui ?

Dans ce qui est peut-être les plus belles pages de Raisons communes, Dumont rappelle l’importance de la figure de l’intellectuel, bien différente des experts qui ont pris tant d’importance depuis quelques décennies : « Par-delà l’expertise et la gestion, l’authenticité de la Cité politique est le souci de l’intellectuel. Car la Cité est à la fois une réalité et un idéal ; elle a nécessairement des couleurs utopiques. Elle est l’instauration, toujours compromise, d’une communauté de destin parmi les aléas de l’histoire et les contradictions des factions. »

Si Dumont fait d’André Laurendeau la figure paradigmatique de cet intellectuel, je me permettrai ici, à l’usage du temps présent, de jouer le même jeu avec la figure de l’auteur de Raisons communes. D’abord, comme il l’écrivait dès 1958 sans jamais en déroger par la suite, l’intellectuel Dumont n’a jamais « lâché » le social pour n’envisager que le national. Il y a toujours ces « trois tâches » qui « se rejoignent dans la même quête de raisons communes ». Pas une ou deux, mais trois.

Et qu’en est-il de sa filiation avec certains chroniqueurs conservateurs, qui reprennent ses critiques sur le multiculturalisme et la Charte comme effacement du fait québécois ? Dumont, même s’il ne néglige pas du tout l’apport de l’immigration au projet québécois, peut-il être également rattaché à ceux qui, même au gouvernement, dénoncent aujourd’hui sans gêne les conséquences prétendument néfastes de « l’immigration massive », pour reprendre les mots du chroniqueur étoile du Journal de Montréal ?

Réponse simple : non. D’abord parce que Dumont s’attache aux laissés-pour-compte dans Raisons communes et rappelle même la tâche de l’intellectuel, qui est de trouver une façon pour que ces derniers aient droit de cité. Qu’ils soient immigrants, pauvres, marginaux, ils sont toujours en marge de l’agora. C’est ce qu’il faut changer.

En outre, et c’est là que Dumont se distingue de tous ceux qui réécrivent pour eux-mêmes Raisons communes comme s’ils étaient encore 1995, il laisse le champ libre aux jeunes générations. Il y a ce propos, déterminant, dans Raisons communes, pour lire Dumont en toute liberté et sans anachronisme : « Une collectivité doit remanier sa mémoire en fonction des conjonctures qui surviennent ; on se souvient à partir des défis du présent, à moins que l’on se serve du passé comme alibi pour ne pas affronter l’avenir. »

Le sociologue ne contraint pas le présent du lecteur, qu’il soit de 1995 ou de 2026 : il le laisse établir son propre passé pour mieux envisager son futur. Une telle probité intellectuelle était rare à l’époque. Aujourd’hui, bien franchement, on peut la chercher longtemps.

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