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En vidant des buttes du Pendjab pour caler 160 km de voie ferrée, des ingénieurs ont littéralement fait rouler les trains sur une ville de plus de 4 000 ans

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Dans les années 1850, des ingénieurs britanniques ont posé la ligne Lahore-Multan sur un lit de briques arrachées aux ruines de Harappa, dans le Pendjab, l’une des grandes cités de la civilisation de l’Indus. L’archéologue Alexander Cunningham en a laissé la mesure dans son rapport pour 1872-73, publié en 1875 : de quoi caler environ 100 miles de voie, soit 160 km. La phase mûre de cette ville s’étend de 2600 à 1900 av. J.-C.

Une métropole de l’âge du bronze est devenue le lit d’un chemin de fer.

À retenir

  • Les briques de Harappa ont fourni le ballast d’environ 160 km de la ligne Lahore-Multan.
  • La ville couvrait 150 hectares à son apogée, entre 2600 et 1900 av. J.-C.
  • Le pillage des ruines s’est poursuivi bien après le rapport de Cunningham publié en 1875.

Sommaire

  1. Le rapport de Cunningham, ou l’inventaire par le ballast
  2. Des briques cuites, donc des cailloux idéaux
  3. Ce que cachaient les buttes : 150 hectares et 23 500 habitants
  4. Un pillage qui a continué après Cunningham

Le rapport de Cunningham, ou l’inventaire par le ballast

Cunningham, qui deviendra le fondateur et directeur général de l’Archaeological Survey of India (ASI), a visité le site en 1853, puis en 1856, et en a estimé le périmètre à environ 3 km, ou 5 km en comptant les champs voisins. Il constate que certaines buttes ont été éventrées et que leurs briques servent à la construction de la ligne Lahore-Multan. Les fouilles limitées qu’il mène en 1872-73 nourrissent un rapport qui contient le premier plan du site. Les désignations de zones qu’il y a posées (A-B, C, D et E) sont encore utilisées aujourd’hui.

Avant lui, d’autres voyageurs avaient déjà vu les ruines. Cunningham situe la visite de Masson en 1826 et note que, cinq ans plus tard, Burnes trouvait déjà le château de briques « ruineux ». Le site était donc abîmé avant même l’arrivée des rails.

Sur la face sud de la butte méridionale, Cunningham décrit les traces d’un grand bâtiment carré, aux pièces disposées autour d’une cour, comme dans un monastère bouddhique. Les murs étaient massifs, mais ils avaient tous été retirés pour servir de ballast au chemin de fer.

Puis vient la phrase qui fait office d’inventaire : « they have more than sufficed to furnish brick ballast for about 100 miles of the Lahore and Multan Railway ». Les buttes avaient donc fourni plus que le nécessaire pour ballaster 100 miles de ligne. Pour mesurer l’étendue des ruines, Cunningham n’avait trouvé de meilleure unité que la longueur de voie qu’elles avaient servi à caler.

Des briques cuites, donc des cailloux idéaux

Pour un chef de chantier, le choix n’avait rien d’absurde. Le ballast est cette couche de matériaux durs qui porte les traverses et laisse l’eau s’évacuer, et une brique cuite, dense et disponible en masse, fait l’affaire. À Harappa, la matière première était entassée en buttes dont les plus hautes, selon les mesures rapportées de Cunningham, atteignaient 60 à 65 pieds, soit environ 18 à 20 m. Le quotidien pakistanais Express Tribune relevait d’ailleurs que ces briques de l’âge du bronze ne s’étaient pas érodées, plus de 5 000 ans après.

La gare de Harappa serait elle-même bâtie avec ces briques.

C’est ce que soutient Asim Dogar, conservateur du musée de Harappa, dans un reportage de 2005 : presque toutes les gares entre Lahore et Multan auraient été construites avec les briques du site. Sahiwal, ville voisine, se trouve à 150 km de Lahore, soit un peu plus que la distance Paris-Reims par la route, ce qui donne une idée de l’ampleur du ballast.

Ce que cachaient les buttes : 150 hectares et 23 500 habitants

Harappa atteint sa plus grande extension pendant la phase mûre, de 2600 à 1900 av. J.-C. Les premières briques de cette période ont donc près de 4 600 ans. La ville couvrait alors 150 hectares, répartis entre trois grandes buttes et leurs faubourgs, soit environ 210 terrains de football. On lui prête jusqu’à 23 500 habitants, une estimation que d’autres synthèses grand public relèvent très largement.

Rien n’indique que les cités harappéennes aient été rasées par des envahisseurs : les indices pointent plutôt vers des causes naturelles. Harappa a en revanche été lourdement endommagée sous l’administration britannique, quand ses briques ont servi de ballast pour la ligne Lahore-Multan, environ 3 750 ans après la fin de sa phase mûre.

Pour un site de cette taille, l’Unesco, citée par la presse pakistanaise, juge que la plus grande partie de la forme d’origine a disparu.

Un pillage qui a continué après Cunningham

En 1917, l’archéologue Daya Ram Sahni constatait que les ruines étaient encore exploitées pour leurs briques par des entrepreneurs de chemin de fer et des villageois. Selon lui, la ville moderne de Harappa avait été construite et reconstruite à partir de ces briques, et un four à briques moderne venait d’ouvrir sur place l’année précédente.

Sahni conduit ensuite les premières fouilles, de 1921 à 1925. Il faut attendre 1986 pour que le Harappa Archaeological Project, dirigé par George F. Dales et J. Mark Kenoyer, lance des fouilles systématiques et pluridisciplinaires, reconduites presque chaque année depuis. Malgré les dégâts, une abondance d’objets a été retrouvée. Le site a aussi donné son nom à toute la civilisation de l’Indus, appelée civilisation harappéenne.

Reste la date du prélèvement, que les sources ne fixent pas d’un commun accord. Certaines retiennent 1857 pour les dommages, un récit publié en 2005 attribue en 1856 la découverte des buttes à deux ingénieurs, John et William Brunton, et Sahni écrivait que le site avait déjà fourni du ballast avant la visite de Cunningham en 1853. Dire « dans les années 1850 » reste la seule formule sûre.

Source : harappa.com

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