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En vendant aux épiceries Kroger une pâte qui décollait la suie des murs, un fabricant a littéralement mis au point celle que les enfants malaxent aujourd’hui sur la table de la cuisine

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Un produit destiné à nettoyer les murs noircis par le charbon est devenu l’un des jouets les plus vendus de l’histoire, sans que personne chez son fabricant ne l’ait prévu. Entre un contrat d’épicerie, l’arrivée du chauffage au gaz et l’intuition d’une institutrice, cette pâte a traversé plusieurs vies avant de finir sur la table de la cuisine des enfants.

À retenir

  • Créée en 1933 par Kutol Products pour nettoyer la suie du charbon sur les murs, la pâte devient obsolète avec l’essor du chauffage au gaz et des papiers peints en vinyle lavables.
  • L’institutrice Kay Zufall découvre que ce nettoyant obsolète peut servir de pâte à modeler pour enfants et suggère le nom « Play-Doh ».
  • Commercialisé dès 1956 par Rainbow Crafts puis racheté par General Mills en 1965, Play-Doh s’est depuis vendu à plus de trois milliards de pots.

Une pâte à nettoyer née dans l’ombre des épiceries Kroger

L’histoire commence à Louisville, en 1912, dans les ateliers de Kutol Products, une entreprise spécialisée dans la fabrication de savon. Son activité principale n’avait alors rien d’amusant : un composé mou et malléable, conçu pour essuyer la suie qui s’accumulait sur le papier peint des maisons chauffées au charbon.

Tout bascule en 1933, lorsque le commercial Cleo McVicker décroche un contrat inattendu auprès de la chaîne d’épiceries Kroger. Celle-ci souhaite vendre un nettoyant prêt à l’emploi, un produit que Kutol n’avait encore jamais fabriqué.

C’est son frère Noah, développeur produit au sein de l’entreprise, qui met au point la formule exacte répondant à la demande de Kroger. Cette pâte, pensée pour frotter des murs encrassés, va connaître un destin que personne n’imaginait à l’époque.

Quand le fioul et le gaz ont failli effacer cette invention

Le succès du nettoyant à suie reposait entièrement sur un détail technique : les maisons américaines se chauffaient massivement au charbon. Ce combustible, en brûlant, déposait une fine couche noire sur les murs et les papiers peints, créant un besoin constant d’entretien.

Mais les foyers américains changent progressivement de mode de chauffage. Le gaz naturel se popularise, le charbon domestique recule, et la suie qui envahissait les intérieurs se raréfie du même coup. Le produit phare de Kutol perd alors sa raison d’être.

Un second coup vient achever le marché visé : l’arrivée des papiers peints en vinyle, lavables à l’eau. Plus besoin de frotter avec une pâte spéciale quand un simple chiffon humide suffit. Kutol se retrouve avec un stock de produit devenu obsolète, et une entreprise dont l’avenir vacille.

L’idée d’une institutrice qui a transformé un produit raté en jouet culte

C’est là qu’intervient Kay Zufall, institutrice de maternelle dans le New Jersey. Elle avait lu un article mentionnant qu’un nettoyant pour papier peint pouvait aussi servir à fabriquer des décorations de fêtes avec les enfants.

Curieuse, elle teste la pâte dans sa classe. Le résultat dépasse ses attentes : la texture souple, facile à modeler et sans danger, plaît immédiatement aux enfants. Elle en parle à son beau-frère Joseph McVicker, qui travaille justement chez Kutol aux côtés de son oncle Noah.

Joseph et Noah envisageaient alors de commercialiser cette pâte ludique sous le nom de Rainbow Modeling Compound. C’est Kay Zufall et son mari Robert qui proposent un nom bien plus accrocheur, Play-Doh, celui qui s’imposera finalement sur les étagères.

En 1956, McVicker crée Rainbow Crafts, filiale dédiée de Kutol, pour vendre ce nouveau produit d’abord aux écoles de la région de Cincinnati. Le succès local pousse rapidement l’entreprise à voir plus grand.

Il faudra néanmoins attendre 1965 pour que le brevet américain numéro 3 167 440, déposé par Noah et Joseph McVicker, soit officiellement accordé, soit neuf ans après la mise sur le marché du produit. La même année, General Mills rachète l’entreprise, flairant le potentiel de cette pâte devenue incontournable dans les foyers.

Depuis ses débuts en 1956, Play-Doh aurait franchi la barre des trois milliards de pots vendus, selon un chiffre du magazine Fortune repris par le Smithsonian. Un chemin assez vertigineux pour un produit né dans l’intention de nettoyer des murs encrassés par le charbon.

Détail amusant qui prouve à quel point cette pâte est devenue un objet à part entière dans l’imaginaire collectif : en mai 2018, l’office américain des brevets a officiellement enregistré son odeur caractéristique comme marque déposée, sous le numéro 5 467 089. Un cas rare de protection accordée à un parfum, décrit comme sucré, légèrement musqué et vanillé.

Ce qui frappe dans cette trajectoire, c’est la part d’improvisation qui s’y cache. Une pâte conçue pour une niche technique très précise, rendue obsolète par l’évolution des modes de chauffage et des matériaux, aurait pu disparaître purement et simplement. Il aura fallu le regard d’une institutrice, capable de voir un jouet là où tous les autres ne voyaient qu’un produit raté, pour que cette invention trouve finalement sa vraie vocation.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il écrit des articles scientifiques depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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