Environ 500 maisons ouvrières, alignées en rangs serrés au cœur de Copenhague depuis les années 1870, portent un nom qui prête à sourire : celui d’un légume. Non loin du port, dans ce qui constitue aujourd’hui l’un des quartiers les plus prisés de la capitale danoise, s’étend un enchevêtrement de rues étroites où les habitations s’entassent comme des rangées de plants dans un champ cultivé. Officiellement, cet endroit appartient au district de Farimagsgade, mais les Danois lui préfèrent un surnom plus évocateur, hérité d’une époque où ce terrain n’accueillait ni briques ni pavés, mais bel et bien des cultures maraîchères. Une histoire qui, entre urbanisme, luttes sociales et spéculation immobilière, en dit long sur l’évolution des villes européennes.
À retenir
- Le quartier, appelé Kartoffelrækkerne (« rangée de pommes de terre »), a été construit sur un ancien champ de patates par la Workers’ Building Association pour loger les ouvriers dans des conditions plus saines.
- Dans les années 1970, les habitants se sont mobilisés pour empêcher la destruction du quartier destiné à laisser place à une autoroute, obtenant une rénovation plutôt qu’une démolition.
- D’un quartier populaire à forte densité (jusqu’à huit personnes par logement), Kartoffelrækkerne est devenu l’un des secteurs résidentiels les plus prisés et onéreux de Copenhague.
Un champ de patates devenu quartier ouvrier
Crédit : © DroneklikAvant de devenir un quartier résidentiel recherché, l’endroit n’était qu’un vaste terrain agricole où poussaient des pommes de terre. C’est de cette utilisation initiale du sol que vient le nom donné par les habitants : Kartoffelrækkerne, littéralement « rangée de pommes de terre » en danois. Une appellation qui n’a rien d’un hasard poétique, puisque les maisons construites par la suite ont conservé cette disposition caractéristique, en longues files parallèles, comme si les bâtisses avaient simplement remplacé les tubercules dans les sillons du champ.
La construction de ce quartier, menée dans les années 1870 puis 1880, répondait à une nécessité bien précise : l’industrialisation et l’exode rural avaient entraîné un afflux massif de travailleurs vers Copenhague, provoquant une surpopulation dangereuse dans les immeubles arrière insalubres de la ville. C’est la Workers’ Building Association, une association de construction ouvrière, qui a pris en charge ce projet ambitieux, avec un objectif clair : offrir aux ouvriers un logement à la fois abordable et hygiénique, loin de la promiscuité malsaine qui régnait alors dans les quartiers les plus denses. Ainsi sont nées ces quelque 500 maisons à trois étages, alignées avec une rigueur presque agricole.
Huit personnes par logement : la vie dans les rangées
Si l’intention derrière ce projet était louable, la réalité de la vie quotidienne dans ces maisons restait marquée par une densité importante. À l’origine, chaque bâtiment était partagé entre deux à trois familles, chacune occupant un étage différent. Loin d’être des logements individuels spacieux, ces maisons abritaient une véritable cohabitation verticale, où l’intimité se négociait entre voisins de palier.
Jusqu’au milieu du XXe siècle, la situation restait tendue sur le plan démographique : chaque logement comptait en moyenne huit personnes. Un chiffre qui témoigne à la fois de la précarité des conditions de vie ouvrières de l’époque et de l’efficacité relative du projet initial, qui avait tout de même permis d’éloigner ces familles des immeubles arrière surpeuplés du centre-ville. Le quartier, bien que modeste dans son confort, offrait malgré tout un cadre de vie plus sain que les alternatives urbaines disponibles à l’époque.
L’autoroute qui devait tout raser
Le destin de Kartoffelrækkerne aurait pu basculer dans les années 1970, lorsque la ville de Copenhague a envisagé un projet radical : détruire l’intégralité du quartier pour y faire passer une autoroute, censée traverser le site et rejoindre les lacs voisins. Un scénario qui aurait profondément transformé le visage du quartier.
Mais les résidents de ces maisons ouvrières ne se sont pas laissé faire. Mobilisés collectivement, ils ont engagé un dialogue avec les autorités locales pour proposer une alternative à la destruction pure et simple de leur quartier. Le résultat de ce bras de fer citoyen a été une négociation réussie : plutôt que de raser les Kartoffelrækkerne, la municipalité a accepté une rénovation complète des habitations existantes. Cette victoire, obtenue grâce à la détermination des habitants, a permis de préserver un patrimoine architectural unique tout en modernisant les conditions de vie à l’intérieur des maisons.
De la misère ouvrière au marché immobilier hors de prix
Crédit : © DroneklikL’histoire de Kartoffelrækkerne illustre à merveille un paradoxe urbain que l’on retrouve dans de nombreuses grandes villes : un quartier conçu à l’origine pour loger les classes populaires devient, avec le temps, l’un des espaces résidentiels les plus convoités et les plus onéreux de la capitale. Aujourd’hui, malgré sa vocation ouvrière initiale, ce dédale de rues étroites attire une population aisée, séduite par son emplacement central, sa proximité avec le port, ainsi que par ses ruelles sécurisées.
Ce qui faisait autrefois la simplicité de ces logements, à savoir leur taille modeste et leur configuration en rangées serrées, constitue désormais un argument de charme pour les acheteurs actuels. Les maisons offrent un espace privé rare dans une capitale dense comme Copenhague, tout en conservant une échelle humaine qui tranche avec les grands immeubles impersonnels. Ainsi, ce qui devait résoudre une crise sanitaire liée à la surpopulation ouvrière du XIXe siècle est devenu, un siècle plus tard, le symbole d’un marché immobilier où l’histoire populaire se monnaie désormais à prix d’or.
De ce champ de pommes de terre transformé en refuge pour les travailleurs de l’industrialisation, il ne reste aujourd’hui qu’un nom, conservé avec une certaine tendresse par les habitants et les visiteurs. Kartoffelrækkerne raconte, à travers ses façades alignées et ses rues étroites, une trajectoire urbaine singulière : celle d’un quartier né de la nécessité, sauvé de la destruction par la mobilisation citoyenne, et devenu malgré lui le reflet des mutations sociales d’une ville. Une question demeure, presque universelle : combien d’autres quartiers populaires, ailleurs en Europe, connaîtront un jour le même retournement de destin ?


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