Ces champs bleu-violet qui illuminent les cartes postales islandaises chaque été ne sont pas un décor naturel. Ils sont le résultat d’une invasion biologique, lancée par l’État en 1945 avec une poignée de graines venues d’Alaska. Le lupin de Nootka (Lupinus nootkatensis) devait panser un sol volcanique à nu. Il a fini par repeindre le pays.
La photo est belle. L’écologie, beaucoup moins.
À retenir
- Le lupin de Nootka a été importé d’Alaska en 1945 pour fixer l’azote et retenir les sols volcaniques érodés de l’Islande.
- La plante s’est propagée librement en l’absence de prédateurs naturels, colonisant jusqu’à 35 fois plus de surface en quinze ans dans certaines régions.
- Le lupin modifie la chimie du sol pour favoriser son expansion et remplace la flore locale par une monoculture dense, suffocant mousses et lichens.
Sommaire
Une valise de graines pour un sol qui s’envolait
Quand les premiers colons ont débarqué de leurs drakkars il y a plus de 1 100 ans, les deux tiers de l’île étaient couverts de verdure, et le renard polaire en était le seul mammifère terrestre. Des siècles de déboisement et de pâturage plus tard, il restait des étendues de cendres et de sable noir que le vent et la pluie emportaient vers l’Atlantique. Au milieu des années 1940, le Service forestier islandais (Skógrækt ríkisins) cherchait des plantes capables de retenir cette terre. Son directeur, Hákon Bjarnason, est parti trois mois en Alaska pour rapporter les plantes et les arbres qui lui semblaient pouvoir reverdir l’Islande.
Le lupin est arrivé en 1945, dans une valise. À son retour, Bjarnason affirmait à la presse qu’avec un peu d’efforts, l’Islande pourrait ressembler bien davantage à l’Alaska côtier, avec de grands arbres et des myrtilliers à foison.
Le choix du lupin ne devait rien au hasard. Cette légumineuse héberge des bactéries qui captent l’azote de l’air et le stockent dans les nodules de ses racines, ce qui enrichit peu à peu un sol qui n’en contient presque pas. Elle sait aussi extraire le phosphore de composés présents dans les sols pauvres. Sur le papier, c’était l’outil idéal pour préparer le terrain aux futurs boisements.
Une plante que personne ne mange, que rien ne freine
Le lupin de Nootka renferme des alcaloïdes qui le rendent amer. Les moutons, omniprésents sur l’île, le délaissent.
Sans herbivore pour le brouter et sans concurrent de sa famille, il progresse librement. Il forme des peuplements denses d’environ un mètre de haut, dont le feuillage ombrage le sol et étouffe mousses, lichens et landes basses. Il envahit même les sous-bois de bouleaux nains, au point d’éliminer les petites plantes. Le tapis de fleurs est si serré que, au cœur d’un champ de lupins, on n’aperçoit plus le sol.
Par endroits dans l’est, jusqu’à 35 fois plus de surface en quinze ans.
Le chiffre vient d’une étude citée par le magazine Hakai, qui précise que la plante gagne surtout du terrain sur des zones déjà couvertes de flore locale, et non sur les sables nus qu’elle devait stabiliser. Le mécanisme est pervers : en fixant l’azote, elle modifie la chimie du sol d’une manière qui favorise son expansion et désavantage la végétation locale. Des landes faites pour vivre sur des terres maigres se retrouvent ainsi fertilisées de force, puis remplacées par une monoculture.
De héros de la restauration à espèce indésirable
L’Institut islandais d’histoire naturelle (Náttúrufræðistofnun Íslands) classe aujourd’hui le lupin parmi les espèces envahissantes. Le ministère de l’Environnement l’a lui aussi déclaré « espèce exotique envahissante ». Elle figure sur une liste très courte, avec une seule autre plante vasculaire, le cerfeuil sauvage, et une mousse.
Le revirement dit quelque chose de l’époque. Selon le botaniste Pawel Wasowicz, de l’Institut, en 1945, personne ne connaissait la notion d’espèce invasive, le terme n’existait même pas. Des sachets de graines gratuits étaient distribués dans les stations-service pour encourager les semis.
Le bilan reste pourtant nuancé, et les chercheurs ne le cachent pas. L’introduction du lupin a freiné l’érosion et la désertification à certains endroits, tout en restant controversée. À Heiðmörk, près de Reykjavík, où il a été semé tôt, la succession végétale tend vers une prairie riche en plantes herbacées, souvent dominée par une autre espèce invasive, le cerfeuil sauvage. Le lupin prépare donc le terrain, mais pas forcément pour la flore qu’on espérait.
Une expansion que le climat risque d’accélérer
Éradiquer la plante n’est pas à l’ordre du jour. Les spécialistes de la restauration écologique jugent cette solution irréaliste, et les autorités ne prennent pas de mesures sérieuses pour contenir son expansion. Les campagnes d’arrachage ont surtout prouvé la résistance du lupin, dont la longue racine pivotante complique tout travail de déracinement. Les dégâts à surveiller concernent aussi les insectes : des chercheurs de l’université d’Islande ont étudié l’effet de ses peuplements sur les pollinisateurs, dont les bourdons, près de Reykjavík.
Le réchauffement joue contre les gestionnaires. Les zones au climat favorable au lupin devraient s’étendre rapidement d’ici 2050, avec un risque de colonisation d’une grande partie des hautes terres du centre. Selon Hakai, au rythme actuel, le boisement planté atteindrait environ 1,6 % du territoire en 2085, alors que le lupin pourrait grimper à deux chiffres.
C’est là, dans les déserts de lave et de cendres du centre, que se dessine la prochaine ligne de défense : de nouvelles barrières y sont mises en place pour freiner sa progression. Des déserts que le lupin avait justement été choisi pour conquérir.
Sources : shango.media | quebecnouvelles.com


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