Sept ans. C’est le temps qu’il a fallu aux scientifiques pour comprendre qu’ils avaient sous la main l’animal non colonial le plus vieux jamais recensé sur Terre, et qu’ils l’avaient déjà tué. En 2006, une équipe de l’université de Bangor, au Pays de Galles, remonte des fonds marins au large du nord de l’Islande un mollusque bivalve baptisé plus tard « Ming ». Le coquillage vivait sur le fond marin au large du nord de l’Islande jusqu’à ce qu’il soit dragué par des chercheurs de l’école des sciences océaniques de l’université de Bangor en 2006. Son âge réel, établi bien après sa mort, allait bouleverser tout ce que la science pensait savoir sur la longévité animale.
À retenir
- Des scientifiques ont dragué un mollusque qui vivait depuis plus de 500 ans sans le savoir
- Ils ont dû ouvrir sa coquille pour découvrir son secret, le tuant dans l’opération
- Cet animal ordinaire cache des archives climatiques extraordinaires gravées dans son calcaire
Sommaire
- Une campagne de dragage pensée pour le climat, pas pour un record
- Compter les stries, une science aussi précise qu’imparfaite
- Une archive climatique vivante, gravée dans le calcaire
- Un animal ordinaire, un destin extraordinaire
Une campagne de dragage pensée pour le climat, pas pour un record
Rien, au départ, ne prédestinait ce prélèvement à faire la une des journaux. L’objectif de la mission était purement climatique : comprendre comment les océans du passé se sont réchauffés ou refroidis. Un groupe de chercheurs de l’université de Bangor, au Royaume-Uni, a capturé cet animal du fond marin islandais profond, ainsi que 200 autres quahogs de l’océan. L’espèce ciblée, l’Arctica islandica (le quahog nordique, une praire des mers froides), présente une particularité qui en fait un outil scientifique précieux : elle peut vivre extrêmement longtemps et son corps enregistre, année après année, les conditions de son environnement.
Parmi la centaine de coquillages remontés ce jour-là, un spécimen ne payait pas de mine. Rien dans sa taille ou son aspect extérieur ne laissait deviner qu’il traînait sur le sable islandais depuis plus de cinq siècles. C’est seulement en laboratoire, en ouvrant méthodiquement chaque coquille pour l’étudier au microscope, que les chercheurs allaient découvrir l’ampleur de leur trouvaille, et le prix à payer pour l’obtenir.
Compter les stries, une science aussi précise qu’imparfaite
La méthode ressemble à celle utilisée pour dater un arbre. Chaque été, lorsque l’océan se réchauffe et que la nourriture abonde, un nouvel anneau apparaît sur la coquille. Compter ces bandes de croissance permet donc, en théorie, de remonter jusqu’à l’année de naissance de l’animal. En pratique, l’exercice s’est révélé bien plus périlleux que prévu. En 2006, certaines bandes étaient si étroites qu’elles ne pouvaient pas être visuellement séparées les unes des autres.
Le 28 octobre 2007, les sclérochronologues de Bangor ont annoncé avoir étudié les anneaux de croissance annuels de la coquille et déterminé que le coquillage avait entre 405 et 410 ans. Un âge déjà vertigineux, qui suffisait à en faire un record mondial. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Sept ans plus tard, les scientifiques ont analysé le mollusque par datation au radiocarbone pour déterminer son âge de 507 ans. Cent ans d’écart entre les deux estimations, excusez du peu.
Ce délai entre la découverte et la publication n’a rien d’anodin. Les chercheurs eux-mêmes ont reconnu leur prudence face à un chiffre aussi spectaculaire. « Nous nous étions trompés sur son âge au départ, nous étions donc un peu frileux à l’idée de publier nos résultats de recherche à l’époque », expliquait Paul Butler, l’un des chercheurs à l’origine de la découverte. Le nom « Ming » lui a été donné en référence à la dynastie chinoise régnante au moment de sa naissance, vers 1498 ou 1499, sous le règne des rois de la Renaissance européenne. Le paradoxe, lui, reste entier : pour percer ce secret vieux de cinq siècles, il fallait ouvrir la coquille, et une coquille ouverte ne protège plus l’animal qu’elle abrite.
Une archive climatique vivante, gravée dans le calcaire
Au-delà du record, c’est bien la dimension scientifique qui justifiait cette dissection. Chaque strie de croissance ne se contente pas de marquer une année : elle enregistre la température de l’eau, la disponibilité de nourriture et la chimie marine du moment précis où elle s’est formée. Le mollusque fonctionne ainsi comme un thermomètre biologique, capable de restituer, siècle après siècle, l’évolution des courants et des températures de l’Atlantique nord.
Ming n’était d’ailleurs pas un cas isolé dans cette étude. D’autres palourdes analysées dans l’étude se sont révélées âgées de plus de 300 ans. Cette longévité collective intéressait les paléoclimatologues bien plus que le record individuel : en superposant les archives de plusieurs spécimens nés à des époques différentes, il devient possible de reconstituer une frise climatique continue, sans trou, sur plusieurs siècles. Certains chercheurs sont même allés chercher des coquilles bien plus anciennes encore conservées ailleurs : des palourdes collectées lors d’une expédition océanographique autour de l’Islande en juillet 1868, puis conservées dans des tiroirs du musée de Kiel en Allemagne. Autant de pièces d’un puzzle climatique qui s’étend, grâce à ces coquillages, bien au-delà de la mémoire humaine directe.
Ce qui frappe dans cette histoire, c’est le décalage entre la banalité apparente de l’animal et l’ampleur de ce qu’il représente. Le quahog nordique n’a rien d’exotique : c’est une praire commune, pêchée et consommée sans distinction depuis des décennies sur les côtes atlantiques. James Scourse, géologue marin ayant participé au projet, rappelait d’ailleurs que la même espèce finit parfois dans nos assiettes : « quiconque a mangé de la chaudrée de palourdes en Nouvelle-Angleterre a probablement mangé de la chair de cette espèce », dont certaines pourraient avoir plusieurs centaines d’années sans que personne ne le sache jamais.
Les restes de la coquille de Ming reposent aujourd’hui au National Museum of Wales, à Cardiff, où ils servent toujours de référence pour les travaux de sclérochronologie marine. Les équipes de Bangor poursuivent leurs analyses sur d’autres spécimens centenaires dragués dans les mêmes eaux islandaises, avec l’ambition de prolonger encore cette frise climatique vieille de plusieurs siècles, en associant les données de coquilles récentes à celles, bien plus anciennes, dormant depuis 1868 dans les collections du musée de Kiel.
Sources : dailygeekshow.com | rse-magazine.com


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