À 45 minutes de Madrid, dans la commune de Seseña, province de Tolède, il existe un quartier baptisé El Quiñón qui devait accueillir 40 000 habitants sur 13 500 logements. Le projet, porté par le promoteur Francisco Hernando, surnommé « El Pocero » (le puisatier), visait rien de moins qu’à créer la plus grande urbanisation privée d’Espagne. Le résultat final n’a rien eu à voir avec l’ambition initiale : à peine 3 500 logements achevés, moins de 3 000 vendus en 2008, et parmi ceux-ci, un tiers seulement occupés. Soit environ 80 % de logements vides dans ce qui devait être un nouveau Manhattan castillan.
À retenir
- Un promoteur autodidacte promet le plus grand projet immobilier d’Espagne : 13 500 logements en pleine campagne castillane
- La crise financière de 2008 arrête net la construction, laissant des tours flambant neuves mais désertées
- Presque deux décennies plus tard, la pénurie de logements redonne vie à ce quartier fantôme pour des raisons imprévues
Sommaire
- Un autodidacte qui voulait construire plus grand que tout le monde
- La bulle éclate, le chantier s’arrête net
- L’exil, le procès qui n’a jamais eu lieu, et la mort en pleine pandémie
- Un « pueblo fantasma » qui retrouve des habitants, pour de mauvaises raisons
Un autodidacte qui voulait construire plus grand que tout le monde
Francisco Hernando n’avait rien d’un héritier de dynastie immobilière. Né en 1945 à Madrid, il a grandi dans un dénuement total avant de devenir l’un des constructeurs les plus en vue de la région madrilène. Il vivait dans une baraque sans eau courante, livrait de l’eau à dos d’âne, puis a travaillé comme ouvrier avant de reprendre le métier de son père, celui de puisatier, d’où lui vient son surnom. Sa réussite fulgurante dans le BTP l’a conduit à imaginer, au début des années 2000, un projet démesuré à Seseña : un développement pensé pour héberger des dizaines de milliers de personnes, à mi-chemin entre cité-dortoir et ville nouvelle.
Le plan initial prévoyait un ensemble de 13 500 logements, pour un coût de construction dépassant les 9 milliards d’euros, ce qui en faisait l’un des plus gros chantiers résidentiels jamais lancés en Espagne. Mais l’ampleur du projet a très vite suscité des inquiétudes. Le projet massif a fait sourciller : les réseaux d’eau et de gaz n’étaient pas inclus dans les plans, si bien que les logements achevés risquaient d’être inhabitables. Pire encore, l’approbation du projet s’est révélée suspecte. Il s’est avéré que les autorités avaient été corrompues, et l’ancien maire José Luis Martín a rapidement été arrêté, sans toutefois être jugé. Un dossier judiciaire qui collait mal à l’image de ville modèle promise aux futurs habitants.
La bulle éclate, le chantier s’arrête net
Le calendrier a joué contre Hernando. Alors que les grues tournaient à plein régime, la crise financière de 2008 a stoppé net l’élan spéculatif qui portait tout le marché immobilier espagnol. Les acheteurs se sont volatilisés, les banques ont resserré le crédit, et le chantier de Seseña s’est figé en plein vol. Sur les 13 500 unités promises, seule une fraction a vu le jour : environ 3 500 logements achevés, dont moins de 3 000 trouveront preneur cette année-là. Et parmi ces logements vendus, un tiers à peine sera réellement habité, laissant l’essentiel du quartier plongé dans un silence de ville fantôme.
Le contraste était saisissant : des tours et des immeubles flambant neufs, équipés de piscines et d’espaces verts, mais désertés. Les rues restaient vides, les commerces n’ouvraient pas, et les rares habitants installés vivaient au milieu d’un chantier à l’arrêt. La presse espagnole s’est emparée du symbole, rebaptisant le lieu « la plage de Seseña » ou encore le « Manhattan de la Manche », par dérision face à la démesure du projet initial. En 2019, on comptait un développement de 13 500 logements dont seulement 5 906 avaient finalement été érigés, preuve que même sur le temps long, la reprise du chantier n’a jamais permis d’atteindre l’objectif fixé au départ.
L’exil, le procès qui n’a jamais eu lieu, et la mort en pleine pandémie
Pour Francisco Hernando, l’histoire ne s’est pas arrêtée à l’échec du chantier. Poursuivi par ses créanciers et empêtré dans des dossiers judiciaires, il a fini par quitter l’Espagne. Son projet le plus célèbre est probablement Seseña près de Madrid, où il avait promis de construire 13 500 logements ; après l’éclatement de la bulle immobilière espagnole, il est parti en Guinée équatoriale, laissant ses projets espagnols inachevés. Une fuite en avant qui a achevé de transformer son nom en symbole négatif de la spéculation immobilière ibérique.
Le promoteur est mort en avril 2020, emporté par le Covid-19, sans avoir revu l’achèvement de son grand œuvre. Il est décédé le 3 avril 2020 des suites du Covid-19. Entre-temps, la municipalité de Seseña avait entrepris des démarches pour l’écarter définitivement de la gestion des travaux d’urbanisation restants, estimant que sa société ne pouvait plus être chargée de finaliser les infrastructures qui manquaient toujours au quartier, des années après le début du chantier.
Un « pueblo fantasma » qui retrouve des habitants, pour de mauvaises raisons
L’ironie de l’histoire, c’est que ce quartier pensé pour absorber la demande de logements en périphérie de Madrid a fini par se remplir, mais pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le plan d’origine. La pénurie de logements neufs dans la région madrilène, combinée à la flambée des prix dans la capitale, a redonné une seconde vie à El Quiñón. Le manque de stock a transformé un quartier vide en un lieu où tous les appartements sont vendus, avec des listes d’attente. Selon les derniers chiffres de l’Institut national de la statistique, Seseña comptait 30 907 habitants recensés en 2025, soit une hausse de population de plus de 40 % en une décennie. Le Manhattan de la Manche ne compte toujours pas ses 40 000 habitants annoncés, mais il aura fallu près de vingt ans, une crise financière mondiale et une pénurie de logements pour que ses tours cessent enfin de fixer, désespérément vides, l’horizon castillan.
Sources : reeditor.com | vozpopuli.com


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