Quatre milliards de dollars. Vingt ans de travaux. Une double clôture de barbelés de trois mètres de haut, doublée par endroits d’un mur de briques et de ciment, courant sur 3 200 kilomètres le long de la frontière que l’Inde partage avec le Bangladesh. L’objectif affiché était simple : arrêter les clandestins, la contrebande, les infiltrations. Le résultat, lui, est tout autre. Cette frontière est aujourd’hui reconnue comme une « frontière meurtrière » et considérée comme la plus mortelle au monde. L’arme censée sécuriser un territoire est devenue celle qui y tue le plus.
À retenir
- Un mur titanesque qui tue plus qu’il ne protège : découvrez les chiffres glaçants
- 4 milliards de dollars dépensés, mais la contrebande continue de traverser tranquillement
- Pourquoi cette forteresse frontalière empoisonne les relations diplomatiques entre deux géants d’Asie du Sud
Sommaire
- Un chantier titanesque pour verrouiller 4 096 kilomètres
- Le paradoxe : plus de murs, plus de morts
- Un mur troué qui n’arrête ni la contrebande ni les migrants
- Une diplomatie qui s’enflamme, une frontière qui reste tendue
Un chantier titanesque pour verrouiller 4 096 kilomètres
Bangladesh et Inde partagent une frontière de 4 096 kilomètres, la sixième plus longue frontière terrestre au monde. Pour la contrôler, New Delhi a lancé un chantier pharaonique : une clôture double de deux mètres quarante de haut, en barbelés enroulés, tendue entre des piliers de béton. Le projet a mobilisé des sommes colossales, un projet de plusieurs milliards de dollars déjà mis en œuvre sur de nombreux tronçons, tandis que les travaux progressaient ailleurs. En février 2025, le gouvernement indien annonçait que plus de 3 232 kilomètres de la frontière avaient été clôturés sur un total de plus de 4 096 kilomètres.
Pour surveiller cette ligne, l’Inde a déployé une armée à part entière : gardes-frontières de la Border Security Force, soldats en renfort, patrouilles permanentes. Le dispositif s’inspire directement d’un modèle bien connu : leur gouvernement a commencé la construction de la clôture en s’inspirant de la barrière israélienne en Cisjordanie, un barbelé devenu le plus long et le plus sanglant du monde, surveillé par des gardes qui tuent Bangladais et Indiens en toute impunité. Le mot « sanglant » n’est pas une figure de style journalistique. C’est un fait documenté.
Le paradoxe : plus de murs, plus de morts
La logique voudrait qu’une frontière verrouillée soit une frontière apaisée. C’est l’inverse qui s’est produit. Les chiffres, compilés sur plusieurs décennies, dessinent une trajectoire glaçante. Entre 2000 et 2020, un total de 1 236 citoyens bangladais ont été tués à la frontière Bangladesh-Inde. Plus récemment encore, au moins 1 987 civils bangladais ont été tués par la BSF entre 2000 et 2025, un décompte qui continue de s’alourdir année après année, avec 296 Bangladais tués par la BSF entre 2016 et 2025.
Le symbole de cette dérive porte un nom et un âge : Felani Khatun, quinze ans. Le 7 janvier 2011, des forces de la BSF ont tué la jeune fille alors qu’elle s’était retrouvée coincée en escaladant la clôture frontalière lors d’un retour au Bangladesh. Son corps a été laissé pendu à la clôture, où il a été photographié, provoquant une indignation généralisée. Quinze ans après, l’affaire reste une référence obligée. Le meurtre de Felani Khatun sur les barbelés en 2011 est devenu un symbole précisément parce qu’il a révélé un schéma plutôt qu’une anomalie, un schéma qui a survécu à tous les gouvernements de Dacca depuis.
Ce que révèlent ces statistiques, c’est une politique délibérée plus qu’une série de bavures isolées. Depuis le début des années 2000, l’Inde a adopté une politique de « tir pour tuer » contre les immigrants bangladais non autorisés. Certes, les méthodes ont évolué avec le temps, sous la pression internationale. La BSF emploie des mesures non létales comme des balles en caoutchouc, des gaz lacrymogènes et des matraques depuis le milieu des années 2010 pour réduire les décès tout en maintenant la sécurité. Mais la violence, elle, n’a jamais vraiment reculé, elle a simplement changé de forme. Odhikar, une organisation de défense des droits humains, a documenté 588 tués entre 2009 et novembre 2024. Trente à soixante morts par an, en moyenne, sur une frontière censée être « sécurisée ».
Un mur troué qui n’arrête ni la contrebande ni les migrants
Voilà le comble de l’histoire : cette barrière meurtrière ne remplit même pas sa mission première. La contrebande de bétail, de drogue, de personnes continue de traverser, presque comme avant. Un responsable de la BSF l’admettait sans détour en 2020 : les crimes transfrontaliers sont à un niveau record, les Bangladais venant notamment se procurer du Phensedyl, un sirop contre la toux utilisé comme drogue par les jeunes, désormais interdit au Bangladesh. La même année, le même officier reconnaissait que 6 000 à 8 000 personnes avaient été refoulées par les forces l’année précédente. Des milliers de passages, malgré trois mètres de barbelés et des dizaines de milliers d’hommes en armes.
La géographie elle-même se moque du projet. Une partie de la frontière n’a jamais pu être fermée. Environ 950 kilomètres de la frontière restent à clôturer, les problèmes d’acquisition de terrains ayant ralenti la construction. Et là où le mur existe, il ne tient pas toujours debout : sur de nombreux tronçons, la clôture est « lâche et brisée » et le fil de concertina est rouillé, selon un ancien responsable de la BSF cité par The Diplomat. Le terrain n’aide pas non plus : la frontière traverse un terrain difficile, parfois des rivières qui changent constamment de cours, rendant une clôture complète difficile, voire impossible.
Ajoutez à cela un facteur humain que personne n’ose vraiment chiffrer officiellement : la corruption des gardes-frontières des deux côtés a aidé les criminels dans leurs opérations transfrontalières illégales. l’appareil censé bloquer les flux illicites en devient parfois lui-même le point de passage.
Une diplomatie qui s’enflamme, une frontière qui reste tendue
Sur le plan politique, le mur continue d’empoisonner les relations entre Dacca et New Delhi. Après la chute de Sheikh Hasina en août 2024, les tensions ont franchi un nouveau seuil : l’Inde a fini par clôturer 3 271 kilomètres de zone frontalière, dans un contexte de vifs échanges entre les deux nations d’Asie du Sud après la chute de l’ancienne Première ministre bangladaise. Le Bangladesh a même convoqué l’ambassadeur indien, dénonçant une « violation du droit international », en s’appuyant sur les accords bilatéraux de 1975 qui interdisent toute structure défensive à moins de 150 mètres de la ligne frontalière.
Trois décennies après le premier coup de pioche, la frontière indo-bangladaise reste ce paradoxe intact : la plus fortifiée d’Asie du Sud, et l’une des plus mortelles de la planète. Les barbelés n’ont pas fait taire les trafics, ils ont surtout donné un visage macabre à une ligne que des millions de familles continuent de traverser, aux risques et périls de leur vie.
Sources : researchgate.net | gokulamseekias.com | en.wikipedia.org


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