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En débarquant au début du XXᵉ siècle quelques rennes sur des îles sans le moindre prédateur pour nourrir leurs équipages, les Européens ont littéralement dévoré le tapis végétal qui devait les faire vivre

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Onze mille rennes. C’est à peu près ce que comptaient les troupeaux de l’île de Géorgie du Sud et de l’archipel de Kerguelen au moment où les autorités ont décidé d’y mettre un terme. En important au début du XXe siècle quelques dizaines de rennes sur des terres sans le moindre prédateur, les baleiniers norvégiens et les scientifiques français ont littéralement rasé le tapis de lichens et de tussac qui devait garantir leur subsistance. Le vertige n’est pas dans le nombre d’animaux, mais dans ce paradoxe : une réserve de nourriture vivante qui finit par détruire la seule ressource capable de la nourrir.

À retenir

  • Une solution logistique devient piège écologique en l’espace de quelques décennies
  • Sans prédateur naturel, une poignée de rennes se multiplie en milliers et ravage son environnement
  • Comment deux continents divergent face au même désastre : éradication totale ou régulation partielle

Sommaire

  1. Une viande fraîche au bout du monde
  2. Sans prédateur, la mécanique s’emballe
  3. Un paysage qui ne se refait pas

Une viande fraîche au bout du monde

Tout commence par un problème logistique très concret. Sur l’île subantarctique de Géorgie du Sud, les stations baleinières norvégiennes tournent à plein régime au début des années 1900, avec plusieurs centaines de travailleurs saisonniers coupés de tout ravitaillement frais pendant des mois. Avec un paysage et un climat rappelant le nord de la Norvège et sans mammifère terrestre vivant déjà sur l’île, Larsen décide en 1911 d’y amener un premier groupe de rennes, dans l’idée de fournir aux ouvriers saisonniers une source de viande fraîche locale et une activité de chasse de loisir. Deux renforts suivent, en 1912 puis en 1925, pour constituer des troupeaux solides.

Quarante ans plus tard, à l’autre bout du monde, la France reproduit exactement le même geste. Dans l’archipel de Kerguelen, le renne est introduit en 1955 avec deux femelles et un mâle sur l’île Haute, puis en 1956 avec cinq femelles et deux mâles sur la Grande Terre, selon les travaux publiés par le réseau Espèces Envahissantes Outre-mer. L’objectif ressemble à s’y méprendre à celui des Norvégiens : nourrir les équipages et le personnel des stations isolées, sur des terres où aucun grand mammifère ne rôdait auparavant. Dans les deux cas, l’absence totale de loups, d’ours ou de tout autre prédateur naturel semblait garantir une réserve de viande facile à gérer. C’était sans compter sur la biologie du renne lui-même.

Sans prédateur, la mécanique s’emballe

Un troupeau qui ne craint rien grandit vite. Trop vite. Sur la Grande Terre kerguelenne, la population explose au point que Pascal estimait en 1974 l’effectif à environ 2000 individus, entraînant localement la raréfaction de deux espèces végétales natives, le Chou de Kerguelen et l’Azorelle, une plante en coussin très prisée des rennes. Aujourd’hui, selon les estimations récentes, le troupeau kerguelenn oscille entre 3 000 et 5 000 bêtes, exerçant une pression continue sur une végétation qui n’a jamais connu de tels herbivores.

À Géorgie du Sud, le scénario est encore plus spectaculaire. Sans chasseurs pour réguler les troupeaux après la fermeture des dernières stations baleinières dans les années 1960, la population de rennes augmente fortement, et l’on estime qu’il y avait au moins plusieurs milliers de rennes avant le début de l’éradication en 2013, occupant au moins un tiers de la surface végétalisée de l’île. Le tussac, cette herbe haute qui structure tout l’écosystème côtier et sert de refuge aux oiseaux nichant dans des terriers, encaisse le choc frontalement. De nombreuses communautés végétales de l’île ont été surpâturées, la plus touchée étant le tussac, avec un surpâturage si marqué que de larges zones se retrouvent complètement dénudées, notamment sur les crêtes et les zones côtières surélevées. Le sol nu qui reste derrière les rennes n’est pas un détail esthétique : la disparition du couvert végétal et de la couche de terre a des conséquences négatives pour les oiseaux fouisseurs comme les prions et les pétrels, dont les entrées de terrier se retrouvent exposées et les galeries plus sujettes à l’effondrement.

Un paysage qui ne se refait pas

Le lichen, contrairement à l’herbe d’un jardin, ne repousse pas en une saison. Sa croissance se compte en décennies, parfois en siècles pour les tapis les plus denses. C’est précisément ce décalage temporel qui rend l’histoire aussi vertigineuse : un troupeau peut dévorer en quelques années ce que la nature a mis des générations à construire. Le cas le plus documenté scientifiquement reste celui de l’île Saint-Matthieu, en mer de Béring, où des gardes-côtes américains avaient lâché 29 rennes en 1944. Même schéma, même issue : le biologiste Dave Klein observe en 1957 une population en parfaite santé, promise à une croissance rapide, avant de recenser 6 000 bêtes lors de son retour. Puis l’effondrement, brutal : la croissance s’est maintenue à un taux annuel élevé de 1,32 pendant dix-neuf ans, avant que l’intégralité de la mortalité ne survienne en un seul hiver, celui de 1963-1964, ce qui en fait le plus grand effondrement jamais enregistré pour une population de rennes. Ce cas d’école américain éclaire, par contraste, ce qui s’est joué sur les terres européennes : la mécanique de surpâturage puis de dépassement des capacités du milieu n’a rien de spécifique à un continent, elle tient à la biologie même du renne livré à lui-même.

Face à ces dégâts, les réponses ont divergé. Géorgie du Sud a choisi la table rase : l’opération a permis de rassembler 989 animaux, dont la viande a été récupérée pour 929 d’entre eux, et d’en abattre 1 012, pour un total de 7 685 kg de viande revendue aux compagnies de croisière et aux restaurants des îles Falkland. Plus aucun renne n’arpente aujourd’hui l’île. Kerguelen, à l’inverse, a préféré une gestion par régulation partielle plutôt qu’une éradication totale, laissant le troupeau français perdurer sous surveillance. Deux philosophies, un même constat de départ : sur une île sans prédateur, la réserve de viande la plus abondante peut devenir, en l’espace de quelques décennies, l’instrument de sa propre disparition et celle du paysage qui l’entourait.

Sources : dailygeekshow.com | quebecnouvelles.com

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