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En détournant leurs rivières vers les vergers et les champs, les Iraniens ont littéralement exposé à l’air libre les 8 milliards de tonnes de sel que retenait le lac d’Ourmia

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En détournant leurs rivières vers les vergers et les champs du nord-ouest du pays, les Iraniens ont littéralement mis à nu un désert de sel capable de recouvrir ce qui fut, pendant des millénaires, l’un des plus vastes lacs salés de la planète. Le lac d’Ourmia couvre à son maximum une surface d’environ 5 200 km2. Aujourd’hui, cette étendue turquoise n’existe plus que sur les cartes anciennes et les photos satellites archivées.

À retenir

  • Un lac millénaire s’est vidé de 90% en moins de deux décennies, sans que personne ne puisse l’arrêter
  • 8 milliards de tonnes de sel reposent désormais à ciel ouvert, prêtes à être emportées par le vent
  • Les populations locales font face à une montée alarmante de cancers et de maladies respiratoires

Sommaire

  1. Un lac qui s’est vidé sous nos yeux
  2. Huit milliards de tonnes de sel prêtes à s’envoler
  3. Des champs stérilisés et des populations exposées
  4. Une région à l’agenda politique bouleversé

Un lac qui s’est vidé sous nos yeux

Le basculement n’a rien eu de progressif ni de discret. La surface du lac, qui oscille normalement entre 5 200 et 6 000 km² selon le Programme des Nations Unies pour l’Environnement, a été réduite à 2 366 km² en août 2011. Deux ans plus tard, elle n’atteint plus que 700 km². Un effondrement à peine croyable pour un plan d’eau vieux de plusieurs millénaires. En 2014, on estime que sa surface s’est réduite d’environ 90 % en 45 ans, soit par rapport au début des années 1970.

Le dénouement arrive en 2023. À l’automne de cette année-là, le lac est tout à fait à sec. Les images satellites captées par le programme Landsat de la NASA le confirment sans ambiguïté : là où l’eau remplissait autrefois tout le bassin, il ne subsiste qu’une croûte blanche à perte de vue. Après avoir rapidement gagné en volume quelques années plus tôt, le lac Ourmia a failli s’assécher complètement à l’automne 2023, se transformant pour l’essentiel en un vaste désert de sel. La cause première ne fait guère débat parmi les chercheurs : les barrages construits sur les rivières qui alimentaient le lac, associés à l’irrigation intensive des cultures environnantes, ont progressivement coupé son approvisionnement en eau douce.

Huit milliards de tonnes de sel prêtes à s’envoler

Voilà le chiffre qui donne le vertige. L’assèchement complet du lac mènerait à l’exposition d’environ 8 milliards de tonnes de sel à l’air libre. Une étude publiée dans la revue scientifique Science of the Total Environment avance le même ordre de grandeur : le lac contiendrait 8 milliards de tonnes de sel et la catastrophe affecte directement et indirectement la vie de sept millions de personnes dans les zones environnantes. D’autres travaux évoquent une fourchette légèrement différente, entre 6,5 et 10 milliards de tonnes selon les méthodes de calcul, mais l’ordre de grandeur reste le même : une masse de sel comparable à ce que produirait plusieurs décennies d’exploitation minière mondiale, déposée là, à ciel ouvert, sur un plateau iranien.

Ce sel ne reste pas sagement en place. Porté par le vent, il peut voyager sur de longues distances et retomber sur les terres agricoles voisines. Les vents sont désormais capables de transporter des niveaux élevés de sel sur des distances allant jusqu’à 370 miles, un phénomène que certains appellent un « tsunami de sel ». Les scientifiques parlent de tempêtes de poussières salines, un phénomène qui n’a rien d’anecdotique pour les habitants de la région.

Des champs stérilisés et des populations exposées

La conséquence la plus tangible touche directement l’agriculture, cette même activité qui a asséché le lac. La multiplication et l’intensification de tempêtes de sel et de poussières nocives détruisent les cultures qui se développaient aux environs, et favorisent la baisse des récoltes. Une ironie amère : le détournement des rivières visait à irriguer davantage de terres, mais le résultat final menace désormais l’ensemble des cultures de la région, y compris celles qui n’ont jamais bénéficié du moindre litre d’eau détourné.

Le sel ne s’arrête pas aux champs. Il s’infiltre progressivement dans les réserves d’eau souterraines. L’assèchement complet mènerait le sel exposé à infiltrer rapidement les nappes phréatiques de la région. Les répercussions sanitaires suivent. Ce processus de salinisation serait alors vecteur de la propagation de maladies au sein de la population, parmi lesquelles les cancers, l’hypertension artérielle et les pathologies respiratoires. Une étude américaine sur un phénomène comparable, celui du Great Salt Lake aux États-Unis, a relevé une hausse de 30 % des cas de cancer de la peau chez les populations riveraines, un indice de ce qui peut attendre les habitants du bassin d’Ourmia selon les mêmes mécanismes d’exposition aux poussières salines.

Une région à l’agenda politique bouleversé

Face à cette dégradation, les autorités iraniennes ont fini par réagir, mais tardivement. Des mesures ont été annoncées tardivement pour répondre à l’exacerbation des tensions autour de la disparition accélérée du lac d’Ourmia, mais elles restent lacunaires. Un ancien responsable de l’Agence iranienne de protection de l’environnement a même évoqué un scénario extrême, celui d’une évacuation de villes proches du lac en cas de pluies chargées de sel, tant le risque sanitaire lui paraissait sérieux.

La désertification du nord-ouest iranien s’est imposée à l’agenda politique du pays, mais les solutions envisagées, injection de nuages, transferts d’eau depuis d’autres bassins, restauration partielle des affluents, peinent à inverser une dynamique installée depuis près de trente ans. Le lac a connu de brefs sursauts, notamment après des pluies torrentielles en 2018 et 2019 qui avaient temporairement rempli une partie du bassin. Mais chaque répit s’est révélé provisoire, et le fond salin, une fois exposé, continue de libérer ses poussières à chaque coup de vent. Reste une question qui dépasse largement les frontières iraniennes : combien d’autres lacs, du lac Tchad au Great Salt Lake américain, suivront le même chemin sous la pression conjuguée de l’agriculture intensive et du réchauffement climatique ?

Sources : revue-ein.com | earthobservatory.nasa.gov | deseret.com

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