Le 1er avril 1968, un premier bateau s’engage sur une pente artificielle près de Braine-le-Comte, en Hainaut. Vingt-deux minutes plus tard, il en ressort 68 mètres plus haut, sans avoir touché une seule écluse. Le plan incliné de Ronquières, dont la construction a commencé en mars 1961, a été mis en service le 1er avril 1968, et l’ouvrage permet de compenser une dénivellation de 68 mètres sur une longueur de 1 432 mètres. En hissant leurs péniches sur cette distance et ce dénivelé, les Belges ont littéralement mis des bateaux sur roues, dans ce qui reste l’un des ouvrages fluviaux les plus spectaculaires d’Europe.
À retenir
- Comment les Belges ont-ils osé faire rouler des bateaux entiers sur des rails ?
- Quel secret mécanique permet de déplacer des milliers de tonnes d’eau et d’acier sans effort ?
- Pourquoi ce monument ouvrier belge fascine encore des centaines de milliers de visiteurs ?
Sommaire
- Un problème de géographie résolu par la mécanique
- Deux baignoires géantes sur 236 galets chacune
- Ronquières n’est pas un cas isolé en Europe
Un problème de géographie résolu par la mécanique
Tout part d’un obstacle têtu : la ligne de partage des eaux entre les bassins de la Meuse et de l’Escaut. Il s’agissait de porter le gabarit à 1 350 tonnes sur le tronçon Charleroi-Clabecq du canal, sauf pour la section Seneffe-Ronquières, au dénivelé de 68 mètres et dont la configuration géologique et orographique se prêtait mal à la modernisation. Construire des écluses classiques aurait exigé un chapelet d’ouvrages coûteux, gourmands en eau et en terrain. Une commission d’ingénieurs planche sur la question dès 1957, et opte finalement pour une solution radicale : la commission « Étude du rachat de la chute de Ronquières », présidée par G. Willems, choisit la solution d’un plan incliné de type longitudinal.
Le chantier, colossal, s’étale sur plusieurs années. Il dure six ans et déplace des millions de tonnes de terres et remblais. Une tour de contrôle en béton s’élève peu à peu au-dessus du paysage rural, visible à des kilomètres à la ronde selon les riverains. Sur ce chantier, le pari peut sembler fou : faire rouler des bateaux, pas des wagons, sur des rails d’acier.
Deux baignoires géantes sur 236 galets chacune
Le principe repose sur deux « bacs », de véritables piscines mobiles remplies d’eau, dans lesquelles les péniches entrent normalement, comme dans un sas d’écluse. Chaque bac mesure 91 mètres de long et 16 mètres de large, avec deux rangées de 59 essieux soit 236 galets de roulement d’un diamètre de 70 centimètres, et peut contenir une hauteur d’eau de 3 à 3,70 mètres. Sa capacité peut atteindre une péniche entière du gabarit européen, selon les archives de l’ouvrage.
Ces bacs ne flottent pas librement : ils sont posés sur des rails et tractés selon une mécanique de précision. Chaque bac est tracté par un treuil situé dans la tête amont, relié à son contrepoids par huit câbles, et fonctionne de manière totalement indépendante. Le contrepoids en question n’a rien d’anecdotique : chaque bac est équipé d’un contrepoids de 5 500 tonnes circulant dans la trémie sous le bac. Sans ce dispositif, impossible de déplacer une telle masse d’eau et d’acier sans une débauche d’énergie démesurée.
La pente elle-même est douce, à peine 5 %, mais longue. L’ouvrage se compose de deux bacs métalliques se déplaçant sur quatre rails sur une longueur de 1 432 mètres avec une pente de 5 %. Le trajet complet, écluses de raccordement comprises, prend du temps : le parcours de 1 432 mètres entre les deux biefs dure environ 22 minutes à la vitesse de 1,20 mètre par seconde, l’ensemble de la translation prenant environ 45 minutes. Un bateau qui roule à moins de deux mètres par seconde, cela peut sembler lent. Mais comparé à la lenteur d’un chapelet d’écluses successives, le gain de temps peut être considérable : l’ouvrage évite l’équivalent de 18 passages d’écluses et une journée de navigation.
Ronquières n’est pas un cas isolé en Europe
La Belgique n’a pas été la seule à imaginer ce genre de prouesse. Un an plus tard, en France, un ouvrage cousin voit le jour sur le canal de la Marne au Rhin. Voies navigables de France fête, en 2019, le jubilé du plan incliné de Saint-Louis-Arzviller, un ascenseur à bateaux, ouvrage unique en Europe, qui remplace 17 écluses et fait gagner une journée de navigation aux bateaux. Sa conception diffère toutefois radicalement : là où Ronquières fait glisser ses bacs le long de la pente, Arzviller les fait basculer transversalement. Le plan incliné de Saint-Louis-Arzviller est l’un des trois ascenseurs à bateaux de ce type en Europe, avec l’ouvrage de Krasnoïarsk en Russie et celui de Ronquières en Belgique, mais sa construction de type transversal est unique en son genre, les deux autres ouvrages étant de type longitudinal.
À Ronquières comme à Arzviller, ces machines ont largement changé de vocation depuis leur mise en service. Le trafic marchand qui justifiait leur construction a fondu, remplacé par un tourisme fluvial en plein essor. Bien que le trafic marchand ait fortement baissé sur le canal de la Marne au Rhin au cours des dernières décennies, le tourisme fluvial est en plein essor dans la région, avec 8 500 bateaux qui empruntent le plan incliné chaque année et une attraction touristique qui accueille pas loin de 100 000 visiteurs par an.
À Ronquières, la reconversion touristique suit le même chemin. Le site, qui fêtait son cinquantenaire en 2018, peut désormais se visiter du sol jusqu’au sommet de sa tour de contrôle, à plus de 120 mètres de hauteur selon les sources. L’asbl Voies d’Eau du Hainaut propose de nombreuses possibilités de découvrir le plan incliné de Ronquières, et un programme d’activités permet de visiter l’immense tour de contrôle, visible de très loin. Ce que ces visiteurs découvrent, en s’approchant des rails, c’est un détail presque absurde : sous leurs pieds, une carcasse d’acier de plusieurs milliers de tonnes a réellement transporté, pendant des décennies, des péniches chargées de charbon comme on ferait rouler un wagonnet de mine, sauf que le wagonnet en question flottait.
Sources : onetwotrips.com | mon-week-end-en-alsace.com


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