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En creusant des canaux au XIXe siècle pour assainir les marais de Brière, les Briérons ont littéralement fait descendre le sol qu’ils venaient de gagner

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Le marais de Brière s’étend sur près de 14 224 hectares au nord de l’estuaire de la Loire, un territoire de roselières, de chaumières et de canaux hérités du XIXe siècle. Ce paysage, que beaucoup associent à la douceur d’une balade en chaland, cache pourtant une histoire géologique surprenante, celle d’un pari qui s’est retourné contre ceux qui l’avaient lancé. Pour assainir ces terres gorgées d’eau et gagner de l’espace habitable, les Briérons ont patiemment creusé des kilomètres de canaux destinés à drainer le marais. Un geste qui semblait de bon sens à l’époque, mais qui a mis en mouvement un processus lent, silencieux, et encore actif aujourd’hui : le sol qu’ils pensaient avoir asséché et conquis s’est littéralement mis à s’enfoncer. Ce paradoxe intrigue désormais les scientifiques qui étudient le rôle de ces zones humides dans le climat, car derrière ce tassement se joue un basculement bien plus vaste, celui d’un immense réservoir de carbone qui pourrait devenir une source d’émissions.

À retenir

  • Le drainage du XIXe siècle a exposé la tourbe à l'oxygène, déclenchant une oxydation bactérienne qui fait s'affaisser le sol depuis plus de 150 ans.
  • La tourbière briéronne couvre 14 224 hectares pour 208 millions de m³ de tourbe, et représente un potentiel émissif de 58 millions de tonnes équivalent CO2 en cas de dégradation totale.
  • Une tour à flux mesure désormais en continu les échanges gazeux du marais pour déterminer s'il agit comme puits ou source de carbone.

Des canaux creusés pour sauver la terre, et qui l’ont fait plonger

Au XIXe siècle, l’objectif des habitants de la Brière était simple : rendre praticables et cultivables des terres en permanence saturées d’eau. Le creusement de canaux permettait d’évacuer l’excès d’humidité et de stabiliser des parcelles jusque-là impropres à l’installation humaine. Sur le papier, l’opération était une réussite : le niveau d’eau baissait, la terre devenait plus ferme, et le territoire semblait enfin domesticable. Mais ce que les Briérons ignoraient, c’est que la tourbe qui composait ce sol n’était pas une terre ordinaire. Formée depuis des millénaires par l’accumulation de matière organique en milieu saturé d’eau, elle ne se maintient que si elle reste immergée. En l’exposant à l’air libre, le drainage a enclenché une réaction en chaîne dont les effets se font encore sentir aujourd’hui, plus de cent cinquante ans plus tard.

La tourbe à l’air libre : quand l’oxygène dévore le carbone stocké depuis des millénaires

La tourbe est en réalité une extraordinaire archive de carbone. À l’échelle de la planète, on estime que le carbone accumulé dans les tourbières depuis des milliers d’années représente environ 500 gigatonnes, soit l’équivalent de près de soixante-dix ans d’émissions humaines actuelles de gaz à effet de serre. Un chiffre vertigineux quand on sait que ces zones humides ne couvrent que 3 % de la surface terrestre, tout en stockant deux fois plus de carbone que l’ensemble des forêts réunies. Ce stockage repose sur un équilibre fragile : tant que la tourbe reste gorgée d’eau, l’absence d’oxygène empêche sa décomposition. Mais dès que le drainage assèche le sol, l’air s’infiltre et réactive une chaîne bactérienne qui se nourrit littéralement de la matière organique accumulée. Ces bactéries consomment la tourbe comme substrat et libèrent, en retour, du dioxyde de carbone dans l’atmosphère. C’est précisément ce mécanisme, l’oxydation de la tourbe drainée, qui explique le tassement progressif du sol briéron : la matière organique disparaît physiquement, rongée par un processus invisible mais continu.

Un sol qui continue de s’affaisser sous nos pieds, sans bruit ni fin annoncée

Ce qui rend le cas briéron particulièrement fascinant, c’est que ce tassement n’appartient pas au passé : il se poursuit encore aujourd’hui, à un rythme certes discret, mais mesurable. Pour suivre ce phénomène en temps réel, le marais est désormais équipé d’une tour à flux, un dispositif météorologique installé à quelques mètres au-dessus de la végétation, qui capte en continu les échanges gazeux entre le sol et l’atmosphère. Ces mesures permettent de vérifier, jour après jour, si le marais absorbe ou relâche du carbone. Ce n’est pas une anomalie locale : à l’échelle nationale et des pays voisins, on estime qu’entre 50 et 75 % des tourbières et zones humides ont été détruites ou gravement dégradées en deux cents ans, un rythme de disparition qui rend la Brière d’autant plus précieuse en tant que site d’observation encore préservé, malgré son passé de drainage intensif.

De puits de carbone à émetteur net : le bilan inversé de la Brière

Face à ces enjeux, le Parc naturel régional de Brière a lancé un programme de recherche pour évaluer précisément si ses marais tourbeux agissent aujourd’hui comme un puits ou une source de carbone. Une première campagne de carottage a permis de mesurer l’ampleur du site avec une précision inédite : la tourbière briéronne couvre 14 224 hectares pour 208 millions de mètres cubes de tourbe, ce qui la place au premier rang national en superficie et au second rang pour son stock de carbone. Un trésor climatique, mais aussi une bombe à retardement : en cas de dégradation totale, le potentiel émissif du site est estimé à 58 millions de tonnes équivalent CO2. Autrement dit, le même marais qui a patiemment capté et stocké du carbone pendant des millénaires pourrait, sous l’effet cumulé du drainage historique et du réchauffement climatique, basculer durablement dans le camp des émetteurs nets.

L’histoire de la Brière illustre à elle seule un mécanisme universel : partout où l’homme assèche une tourbière, il transforme un allié climatique en menace. En cette saison où les eaux remontent doucement dans les marais après l’été, le paradoxe briéron résonne comme un rappel utile, celui d’un sol qui, deux siècles après avoir été « sauvé », continue de payer le prix de cette conquête. Reste à savoir si les efforts de restauration engagés aujourd’hui pourront un jour inverser la tendance, et rendre à ces marais leur rôle originel de gardiens silencieux du carbone.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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