Un chalutier qui remonte ses filets au large de Bornholm peut encore aujourd’hui ramener à bord un bloc gluant capable de brûler la peau en profondeur. Ce n’est pas un scénario de fiction : selon la HELCOM, environ 32 000 tonnes de munitions chimiques dorment sous la Baltique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et des pêcheurs danois en paient encore le prix.
À retenir
- Environ 32 000 tonnes de munitions chimiques, dont près de 11 000 tonnes d'agents comme l'ypérite, ont été immergées par l'URSS dans le bassin de Bornholm après 1945
- Sous l'effet de la corrosion, l'ypérite forme des blocs compacts qui sont encore régulièrement remontés par les filets de pêche, parfois confondus avec de l'ambre
- La contamination s'étend jusqu'à 250 mètres autour des munitions et des traces d'agents chimiques ont été détectées dans les sédiments et les poissons de la zone
32 000 tonnes d’armes chimiques englouties par l’Union soviétique
Remontons un peu le fil de l’histoire. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Alliés se retrouvent avec un problème encombrant sur les bras : des stocks gigantesques d’armes chimiques allemandes à éliminer. Plutôt que de les détruire proprement, l’administration militaire soviétique en Allemagne choisit la solution la plus simple, et la plus dangereuse sur le long terme : les jeter à la mer.
D’après le rapport de référence publié par la HELCOM, la commission chargée de la protection du milieu marin de la Baltique, environ 32 000 tonnes de munitions chimiques ont été immergées dans le bassin de Bornholm. Elles contiendraient à elles seules près de 11 000 tonnes d’agents de guerre chimiques, un cocktail qui donne le vertige : ypérite, ypérite visqueuse, Clark I, Clark II, adamsite et chloroacétophénone.
D’autres estimations évoquent même des volumes plus importants. Environ 34 000 tonnes auraient été immergées à l’est de Bornholm et près de Gotland en 1947 et 1948, pour un total avoisinant les 12 000 tonnes d’agents actifs. Certaines études plus anciennes avancent des fourchettes allant de 36 000 à plus de 50 000 tonnes. Autant dire que personne, encore aujourd’hui, ne connaît le chiffre exact.
Ce flou n’a rien d’anodin. Il reflète le chaos logistique de l’époque : des navires surchargés, des équipages pressés d’en finir, et parfois des munitions jetées par-dessus bord bien avant d’atteindre les zones d’immersion officielles. Résultat, les agents chimiques ne reposent pas uniquement au fond d’une fosse bien délimitée, mais seraient dispersés sur une zone beaucoup plus vaste, le long des routes maritimes empruntées à l’époque.
L’ypérite qui refuse de disparaître : les filets danois piégés depuis 80 ans
L’ypérite, ce gaz moutarde tristement célèbre des tranchées de 1914, n’a rien perdu de sa dangerosité en quatre-vingts ans passé sous l’eau. C’est d’ailleurs l’agent le plus abondant du stock englouti près de Bornholm. Selon les travaux de Knobloch et ses collègues publiés en 2013, on estimerait à 7 027 tonnes la quantité présente dans le Bornholm Deep, contre 608 tonnes dans le Gotland Deep.
Concrètement, cette ypérite n’a pas été jetée en vrac. Elle a surtout été immergée conditionnée dans des bombes d’avion de 250 kilogrammes, le modèle KC 250, ainsi que dans des obus d’artillerie de 105 ou 150 millimètres. Ces munitions reposent aujourd’hui par 80 à 100 mètres de fond, selon une étude publiée dans Marine Environmental Research qui s’est appuyée sur des moules placées en cage pour mesurer la contamination environnante.
Le problème, c’est que le métal des enveloppes finit par céder sous la corrosion marine. L’ypérite, qui a la particularité de durcir au contact de l’eau froide, forme alors des blocs compacts, parfois confondus avec de l’ambre par les promeneurs ou remontés accidentellement dans les filets de pêche. Entre 2000 et 2005, jusqu’à 1 110 kilogrammes de munitions chimiques par an auraient ainsi été remontés par des pêcheurs à l’est de Bornholm.
Le précédent record remonte à 1991 : cette année-là, 103 prises distinctes ont totalisé 5 378 kilogrammes de munitions. Entre 1994 et 2012, la HELCOM a recensé environ 4 tonnes de blocs d’ypérite remontés en surface par des engins de pêche dans la seule zone de Bornholm. Un chiffre qui donne la mesure d’un problème loin d’être réglé, même huit décennies après la fin du conflit.
Bornholm, zone fantôme : ce que la HELCOM révèle sur un danger toujours actif
Au-delà des prises accidentelles, c’est toute la chimie du fond marin qui inquiète les chercheurs. L’étude intitulée Exposure status of sea-dumped chemical warfare agents in the Baltic Sea montre que la contamination ne reste pas cantonnée aux munitions elles-mêmes. Elle s’étendrait sur plus de 250 mètres autour de chaque objet chimique, et c’est précisément dans le Bornholm Deep que les concentrations relevées dans les sédiments sont les plus élevées.
Les scientifiques ont également retrouvé des traces d’agents arsenicaux et de produits de dégradation de l’ypérite directement dans les poissons prélevés près de trois sites d’immersion. Autrement dit, la contamination ne reste pas figée sous 80 mètres d’eau : elle s’infiltre lentement dans la chaîne alimentaire marine, même si les concentrations mesurées restent très localisées.
Le danger ne se limite d’ailleurs pas au large. Le 18 février 1992, une bombe de 250 kilogrammes contenant de l’ypérite a été découverte directement sur la plage de Dueodde, à Bornholm, un lieu pourtant fréquenté par les touristes. Un rappel brutal que ces vestiges de guerre ne restent pas toujours confinés aux fonds marins.
Il faut toutefois garder en tête que les chiffres varient fortement selon les sources consultées, qu’il s’agisse de 32 000, 34 000, 40 000 ou même plus de 50 000 tonnes, tout comme la période exacte d’immersion, parfois située entre 1947 et 1948, parfois étendue jusqu’en 1965 selon certains travaux. Cette incertitude illustre surtout une réalité : les archives soviétiques de l’époque restent lacunaires, et cartographier précisément ce cimetière sous-marin demeure un défi scientifique à part entière.
Face à ce constat, les autorités danoises et les organismes comme la HELCOM continuent de surveiller la zone, sensibilisent les pêcheurs locaux aux risques et documentent chaque découverte. Une chose semble certaine : tant que ces munitions reposeront au fond de la Baltique, la mer continuera, de temps à autre, à rendre son dangereux héritage.
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