Quatre mètres de large, 1,5 m de profondeur, une centaine de mètres de long : le canal creusé dans la nuit du vendredi 3 au samedi 4 octobre 2003 dans la Langue de Barbarie ressemblait à une simple tranchée. Il est devenu l’embouchure du fleuve Sénégal, large de plusieurs kilomètres, et il a fait disparaître deux villages, Doun Baba Dièye et Keur Bernard.
À retenir
- Un canal de 4 m de large a été creusé en une nuit, en octobre 2003, à Saint-Louis du Sénégal.
- La brèche a atteint 5,5 km de large en 2016 et est devenue la nouvelle embouchure du fleuve Sénégal.
- Les villages de Doun Baba Dièye et Keur Bernard ont été engloutis par la mer.
Sommaire
Une nuit d’octobre, une décision prise dans l’urgence
À l’automne 2003, de bonnes pluies dans le bassin du fleuve Sénégal font grimper l’eau à Saint-Louis. Le niveau atteint la cote d’alerte de 2 m, et le fleuve commence à déborder dans les points bas de la ville. Une lame d’eau importante est annoncée, et les autorités doivent trancher vite.
Le maire et le service régional de l’hydraulique optent pour un canal de délestage. Après une brève reconnaissance de terrain, il est creusé à 7 km au sud du pont Faidherbe, là où la bande de sable est la plus mince. L’ouvrage mesure 4 m de large, 1,5 m de profondeur et environ 100 m de long. L’idée tient en une ligne : offrir au fleuve une sortie directe vers l’Atlantique avant qu’il ne noie les quartiers.
Sur le papier, la manœuvre réussit. Le canal permet d’abaisser le niveau de l’eau d’environ 1 m et la crue est évitée, mais les chercheurs qui ont dressé le bilan de l’opération y voient un aménagement précipité, dont les effets sur le sable n’avaient pas été mesurés.
La Langue de Barbarie n’a rien d’un rempart massif. Ce cordon de sable, large d’environ 400 m, s’étire sur une trentaine de kilomètres au sud de Saint-Louis, ville classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Il la protège des submersions marines, et c’est en son point le plus fragile que l’on a décidé de l’entailler.
De 80 m à 5,5 km : la mer prend le relais
Le 5 octobre, la brèche mesurait déjà 80 m de large.
Moins de trois semaines plus tard, elle atteignait 330 m. La mer s’est engouffrée dans l’ouverture et a rongé le sable de part et d’autre. C’est la rencontre des influences marines et fluviales qui explique la rapidité de l’élargissement.
En 2007, quatre ans après le coup de pelle initial, la brèche mesurait 1 500 m de large pour 6 m de profondeur, soit 375 fois sa largeur de départ. En février 2015, elle atteignait 5 200 m. Un an plus tard, en 2016, elle affichait 5,5 km. Le canal de délestage était devenu la nouvelle embouchure du fleuve.
Jusqu’à la fin de 2003, l’île de Saint-Louis se trouvait à une trentaine de kilomètres en amont de l’embouchure. Désormais, la sortie vers l’océan s’ouvre à 6 ou 7 km au sud de l’île, et l’influence marine pèse bien plus sur le régime du fleuve : l’amplitude de la marée a augmenté à Saint-Louis après l’ouverture.
Deux villages rayés de la carte, des pirogues englouties
Doun Baba Dièye et Keur Bernard, deux villages de la Langue de Barbarie, ont été avalés par la mer. Le premier a disparu en tant que village, même si le site a été partiellement réinvesti par la suite. Le second a disparu lui aussi.
Les dégâts ne s’arrêtent pas aux maisons. Des terres autrefois propices au maraîchage sont touchées par la salinisation, et les riverains de la lagune de Mboumbaye se retrouvent pris au piège des flots de l’Atlantique. Dans la partie sud, l’érosion a emporté filaos et dunes. Certains spécialistes craignent que Saint-Louis soit devenue plus sensible à la moindre hausse du niveau de la mer.
Des pirogues chavirent dans la passe, avec des morts.
Les pêcheurs parlent de centaines de morts depuis 2003, sans qu’aucun chiffre officiel n’existe. La passe, où la houle de l’Atlantique rencontre le courant du fleuve, a bouleversé l’écosystème marin. Pour les équipages de Guet Ndar, le retour de pêche est devenu une traversée à haut risque.
Fin octobre 2026, les pêcheurs remettent la brèche sur la table
Fin octobre 2026, à Guet Ndar, une assemblée générale de renouvellement a porté Idrissa Ndiaye à la tête de l’Union régionale des pêcheurs artisanaux de Saint-Louis. À peine élu, il a désigné son chantier, la gestion de la brèche, qu’il décrit comme « le principal obstacle des pêcheurs de Saint-Louis ».
Selon lui, la pêche artisanale est « en danger ». Le désespoir pousserait certains mareyeurs vers l’émigration clandestine. Il demande à l’État d’engager des concertations sérieuses avec les acteurs de la filière.
Saint-Louis n’a plus connu de grande inondation fluviale depuis 2003.
La largeur actuelle de la brèche varie selon les mesures : 5,2 km en 2018, jusqu’à 7 km avec deux passes d’après une étude récente. La zone reste protégée, puisque le parc national de la Langue de Barbarie a été désigné zone humide Ramsar le 7 avril 2021.
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Sources : researchgate.net | cultura.com


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