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En arrosant leurs fraises de Huelva pour approvisionner l’Europe, les Espagnols ont littéralement vidé les lagunes d’un parc national

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Chaque année, la région de Huelva engloutit près de 200 millions de mètres cubes d’eau pour faire pousser ses fraises, un volume en grande partie pompé de façon illégale dans les nappes souterraines qui alimentent le parc national de Doñana. Le résultat de cette ponction massive est aussi silencieux que dévastateur : les lagunes du plus grand parc naturel d’Espagne, havre pour des milliers d’oiseaux migrateurs, s’assèchent inexorablement pendant que les rayons des supermarchés européens, y compris les nôtres, débordent de fruits rouges toute l’année.

À retenir

  • La culture des fraises à Huelva consomme près de 200 millions de m³ d'eau par an, en grande partie pompés illégalement dans l'aquifère alimentant le parc de Doñana.
  • La surface en eau des lagunes du parc a diminué de plus de 80 % depuis les années 1980, menaçant les oiseaux migrateurs qui y font halte.
  • Face à cette crise, l'Espagne a lancé un plan de sauvetage de 1,4 milliard d'euros et l'Union européenne a ouvert des procédures contre le pays pour non-respect des directives environnementales.

La fraise qui boit plus que toute une ville

Huelva produit environ 300 000 tonnes de fraises chaque année, ce qui représente près de 90 % de la production espagnole et près d’un tiers de la production européenne de ce fruit. Cette manne agricole est essentiellement destinée à l’exportation vers la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, des marchés qui réclament des fraises fraîches bien avant le début du printemps. Pour satisfaire cette demande, les exploitations reposent sur un système d’irrigation goutte-à-goutte particulièrement gourmand en eau souterraine, capable de faire pousser des fruits rouges même sous des serres en plein hiver.

Le problème, c’est que ces exploitations puisent directement dans l’aquifère d’Almonte-Marismas, celui qui alimente justement le parc national de Doñana, souvent via des forages non autorisés. Selon un responsable du parc pour le WWF, environ 20 % de la superficie autour de Doñana, soit 1 600 hectares, serait irriguée de façon illégale. Des chercheurs de l’Université de Huelva et du CSIC ont même dénoncé des vols d’eau systématiques dans cet aquifère, empêchant purement et simplement la ressource d’atteindre la zone protégée. Ce prélèvement massif dépasse largement la capacité de recharge naturelle de la nappe, et le déséquilibre s’accumule année après année sans que la demande européenne en fraises hors saison ne faiblisse.

Des lagunes qui disparaissent sous les yeux des scientifiques

Doñana abrite historiquement un réseau de zones humides temporaires, essentielles à la reproduction de centaines d’espèces d’oiseaux qui font halte dans le parc lors de leurs migrations entre l’Europe et l’Afrique. Ces lagunes dépendent entièrement du niveau de la nappe phréatique pour se remplir naturellement, un peu comme une baignoire qui ne se remplirait que si la source qui l’alimente n’est pas détournée en amont.

Depuis plusieurs décennies, les niveaux d’eau souterraine dans la région ne cessent de baisser. Certaines lagunes autrefois permanentes ne se forment désormais plus que quelques semaines par an, lorsqu’elles apparaissent encore. Les images satellites confirment ce recul spectaculaire : la surface en eau du parc aurait diminué de plus de 80 % par rapport aux relevés des années 1980. Un phénomène qui s’accélère avec le réchauffement climatique et des sécheresses de plus en plus répétées, qui accentuent l’évaporation de ce qui reste de ces zones humides.

Un parc classé Unesco pris en étau entre agriculture et tourisme

Inscrit au patrimoine mondial de l’humanité depuis 1994, Doñana est reconnu pour sa biodiversité exceptionnelle, avec plusieurs milliers d’espèces animales et végétales réparties sur 100 000 hectares de lagunes, marais et forêts. Le site constitue une étape migratoire vitale pour des espèces menacées, dont l’emblématique aigle ibérique.

La pression ne vient pas uniquement de l’agriculture. Le développement touristique de la côte andalouse, avec ses complexes hôteliers et ses golfs, ajoute une demande supplémentaire sur les mêmes ressources en eau déjà fragilisées. Face à cette situation, l’Union européenne a ouvert plusieurs procédures contre l’Espagne pour non-respect des directives environnementales. Un projet de loi porté par le Parti populaire a même visé, à plusieurs reprises, à accroître les droits d’irrigation dans la région, provoquant une vive controverse entre agriculteurs, élus locaux et militants écologistes. La ministre espagnole de la Transition écologique, Teresa Ribera, a tenu à clarifier la position du gouvernement en affirmant qu’il n’existe aucune amnistie pour l’irrigation illégale, seulement une amnistie visant à protéger Doñana lui-même. Un plan de sauvetage de 1,4 milliard d’euros a par ailleurs été lancé pour mettre fin à la prolifération des puits clandestins qui irriguent les cultures sous serre de fraises, framboises et myrtilles autour du parc.

Entre profit immédiat et effondrement écologique, un choix qui ne peut plus attendre

Le cas de Doñana illustre un conflit devenu presque classique dans l’Espagne agricole : la rentabilité d’une filière exportatrice face à la survie d’un écosystème unique en Europe. Les fraises de Huelva génèrent des centaines de millions d’euros à chaque saison, un poids économique considérable pour toute une région, mais qui se heurte désormais à une réalité hydrique implacable. Selon le WWF, 44 % des nappes souterraines d’Espagne sont aujourd’hui dans un très mauvais état, l’agriculture et l’élevage intensifs étant responsables de plus de 80 % de la consommation d’eau sur toute la péninsule ibérique.

La complexité administrative n’aide pas non plus à résoudre le problème : l’aquifère d’Almonte-Marismas est divisé en six masses d’eau souterraines, gérées séparément entre deux démarcations hydrographiques distinctes, ce qui complique toute politique cohérente de préservation. Or la disparition des lagunes n’est pas réversible à court terme. Une fois l’équilibre hydrique rompu, la recharge naturelle de l’aquifère peut prendre des décennies, si tant est qu’elle soit encore possible. Les associations environnementales réclament désormais un moratoire strict sur les nouveaux forages et un contrôle renforcé des exploitations existantes.

À l’approche de l’automne, alors que les récoltes de la dernière saison ont déjà été acheminées vers nos étals depuis plusieurs mois, la question reste entière : combien de saisons de fraises hors sol pourra encore supporter Doñana avant que ce sanctuaire pour les oiseaux migrateurs ne perde définitivement sa fonction ? La réponse dépendra sans doute de notre capacité, en tant que consommateurs européens, à interroger le prix réel de ces fruits rouges qui semblent pourtant si anodins dans nos paniers de courses.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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