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En abandonnant 4 000 moutons mérinos sur l’île Campbell en 1931, un projet pastoral a littéralement mis à nu un sol qu’il a fallu soixante-douze ans pour reprendre

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Quatre mille moutons mérinos, livrés à eux-mêmes sur un bout de terre battu par les vents à mi-chemin entre la Nouvelle-Zélande et l’Antarctique. En 1931, des éleveurs ruinés par l’effondrement des cours de la laine et de la viande quittent l’île Campbell sans se soucier du troupeau qu’ils y laissent. Les prix de la laine et de la viande s’effondrent en 1929 et, deux ans plus tard, le fermier Warren, désormais sans le sou, ainsi que ses ouvriers, retournent sur le continent en abandonnant la ferme et les moutons. Ce troupeau, laissé sans surveillance ni prédateur sur une végétation subantarctique qui pousse au ralenti, va mettre près d’un siècle à cesser de dévorer le sol qui aurait dû nourrir l’exploitation.

L’histoire commence bien avant cet abandon. L’élevage débute sur l’île Campbell en 1895, quand un bail de pâturage est délivré et que 300 à 400 moutons mérinos ou croisés mérinos sont introduits, avant qu’un lot supplémentaire de 3000 bêtes de race similaire ne soit ajouté en 1901. Un troisième propriétaire, John Warren, pousse le pari plus loin encore : en 1927, il rachète le bail et fait venir 5000 moutons supplémentaires sur l’île. Le calcul semblait imparable, à condition d’ignorer une donnée essentielle : sous ces latitudes australes, la repousse végétale est d’une lenteur extrême, et rien sur place ne vient réguler naturellement les troupeaux.

À retenir

  • Comment un projet pastoral d’exploitation a transformé une île entière en désert de terre nue
  • Pourquoi l’abandon de 4 000 moutons en 1931 a déclenché une crise écologique d’un siècle
  • Le rôle inattendu de l’éradication des rats dans la renaissance de l’île Campbell

Sommaire

  1. Un garde-manger qui a dévoré son propre garde-manger
  2. Soixante ans de traque pour rattraper l’erreur
  3. Le sol renaît, mais l’île n’était pas encore sauve

Un garde-manger qui a dévoré son propre garde-manger

Le paradoxe est cruel. Le projet pastoral de Campbell devait justement fournir vivres et laine, garantir un revenu régulier grâce à l’abondance de pâture. Il a produit l’exact inverse. Avec une abondance initiale de nourriture appétente, le nombre de moutons grimpe jusqu’à un pic d’environ 7000 à 8000 têtes vers 1913. Sur une île où les deux tiers du territoire sont déjà pâturés dès 1909, la pression sur la végétation devient intenable. Peu à peu, à mesure que les plantes appétentes disparaissent, la population décline, le troupeau tombant à 4000 têtes en 1931, au moment de son abandon. les moutons eux-mêmes finissent par manquer de nourriture avant même que les hommes ne les abandonnent : le sol mis à nu par surpâturage ne pouvait plus soutenir l’exploitation qu’il était censé faire vivre.

Livré à lui-même après 1931, le troupeau continue sa vie sauvage. Un comptage réalisé en 1958 trouve environ 1000 bêtes restantes, avant qu’une reprise démographique ne s’amorce à nouveau, la végétation ayant eu le temps de se régénérer partiellement en l’absence d’exploitation active. Le sol nu, érodé par un vent qui souffle sans relâche sur cette île classée aujourd’hui site du patrimoine mondial de l’UNESCO, restait pourtant la marque durable d’un demi-siècle de surpâturage.

Soixante ans de traque pour rattraper l’erreur

Éliminer un troupeau devenu sauvage sur un territoire aussi isolé n’a rien d’une opération simple. La valeur génétique et commerciale potentielle de cette population isolée de moutons a fait que les plans d’éradication proposés n’ont pas fait consensus. Les autorités optent alors pour une stratégie progressive. Des solutions de compromis sont mises en place dans un premier temps, nécessitant la construction de deux clôtures, l’une en 1970 et l’autre en 1984, pour séparer l’île en trois zones géographiques. L’idée : cantonner les bêtes sur une portion réduite pendant que la végétation reprend ses droits ailleurs.

En 1970, une clôture est érigée en travers de l’île et les 1300 moutons présents du côté nord sont abattus, tandis qu’un nombre similaire est laissé de côté sud, pour l’instant. Il faudra attendre encore deux décennies pour que l’opération s’achève totalement. Durant les années 1970 et 1980, les moutons sauvages sont systématiquement retirés de l’île grâce à deux clôtures qui la découpent d’abord en deux, puis à nouveau pour ne laisser qu’environ un huitième du territoire, d’où ils sont finalement éliminés en 1991. Au total, sur l’ensemble des opérations menées entre 1970 et 1991, environ 6500 moutons ont été abattus lors des trois opérations officielles, avec au moins 600 de plus tués par le personnel du service météorologique en soutien.

Le sol renaît, mais l’île n’était pas encore sauve

Retirer les moutons ne suffisait pas à effacer un siècle de bouleversement écologique. Un petit troupeau d’une vingtaine de bovins, également introduits dès 1902 puis abandonnés en 1931, a persisté jusque dans les années 1970 avant d’être exterminé vers 1984, complétant le nettoyage entamé avec les moutons. Restait un autre fléau, invisible mais tout aussi destructeur pour la faune indigène : les rats. En 2001, les rats norvégiens sont éradiqués de l’île dans le cadre du plus grand projet d’éradication de rats au monde, et le statut de l’île sans rat est confirmé en 2006. C’est cette dernière étape, plus que le simple retrait des moutons, qui a permis au sol et à la biodiversité de Campbell de retrouver un équilibre.

Les effets se sont fait sentir presque immédiatement sur la faune. Depuis l’éradication, plantes et animaux de l’île se régénèrent : les oiseaux marins sont revenus, le bécasseau et le pipit de Campbell ont recolonisé l’île depuis des populations résiduelles sur des îlots restés sans rats, et le canard sarcelle de Campbell, que l’on croyait éteint à cause des chats et des rats, a été redécouvert. Un détail mérite d’être souligné : le retrait des moutons et la reconquête de la végétation qui en a résulté ont eu un effet collatéral inattendu, la disparition des chats pour une raison encore mal expliquée. Un projet pastoral pensé pour nourrir des hommes a fini par mettre à nu le sol qu’il devait exploiter, avant qu’il ne faille près de trois quarts de siècle d’interventions successives, clôtures, battues, campagnes anti-rongeurs, pour que la terre de Campbell retrouve un semblant d’équilibre qu’elle n’aurait jamais dû perdre.

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