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La route départementale serpente au milieu des champs à perte de vue. Ce jeudi 10 janvier 2002, la vallée de la Somme est ensevelie sous une nuit glaciale. Élodie Kulik, seule à bord de sa Peugeot 106 rouge, vient de passer la soirée à Saint-Quentin (Aisne) avec un ami et rentre chez elle à Péronne, à une trentaine de kilomètres, dans l'est du département de la Somme voisin. Vers minuit et demi, les pompiers reçoivent l'appel d'une jeune femme. Elle hurle, se voit mourir.
La conversation s'arrête au bout de vingt-six secondes, puis son téléphone s'éteint. Impossible de savoir qui elle est ni où elle se trouve. Vingt-cinq ans plus tard, Tony Poulain, chroniqueur judiciaire au Courrier picard, se souvient des jours qui ont suivi comme si c'était hier. À ce moment-là, pour lui, Élodie Kulik vient tout juste de devenir directrice de l'agence péronnaise de la Banque de Picardie. Elle est si jeune –24 ans– qu'il lui a même tiré le portrait dans le journal quelques mois plus tôt.
Tony Poulain, chroniqueur judiciaire au Courrier picard, dans sa cour amiénoise. | © Susie WaroudeNEWSLETTER
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«Le vendredi soir du 11 janvier, je fais ma tournée de gendarmerie, habituelle quand on est localier. Les gendarmes me demandent de passer un avis de recherche et en voyant la photo, j'ai tout de suite su que c'était elle», se souvient Tony Poulain, attablé dans sa cuisine devant le hors-série que le Courrier picard a consacré à l'affaire en 2019. Le café ronronne sur le feu dans une cafetière italienne.
Grâce à l'avis lancé dans le quotidien régional, un ouvrier agricole a trouvé bizarre ce petit tas calciné au milieu du chemin, qu'il a d'abord pris pour un tronc d'arbre. «Il a lu le journal et il sait qu'on recherche quelqu'un, donc il donne l'alerte», retrace le journaliste. Lui ne travaillait pas ce week-end-là. La découverte du corps d'Élodie Kulik, violée, étranglée et brûlée deux jours plus tôt, est tombée sur un de ses collègues. Dès son retour le lundi, «c'était la folie». Il n'imaginait pas qu'il faudrait dix-huit ans d'une enquête acharnée pour faire jour sur cette affaire. Quasiment toute sa carrière.
Un hors-série du Courrier picard consacré à l'affaire Élodie Kulik, paru en octobre 2019, un mois avant le procès et près de dix-huit ans après les faits. | © Susie WaroudeLes tests ADN et le «triangle de la mort»
Sur la scène de crime, située dans la commune de Tertry, près de Péronne, au milieu de nulle part entre l'usine Bonduelle et l'ancienne piste d'aviation de Tertry, les preuves ne manquent pourtant pas. Plusieurs ADN sont retrouvés sur un préservatif et un mégot à proximité de la dépouille. Mais aucun ne correspond à ceux consignés au fichier national automatisé des empreintes génétiques (Fnaeg) et l'enquête patine.
La route D44 qui relie Saint-Quentin (Aisne) à Péronne (Somme), proche de l'usine Bonduelle d'Estrées-Mons (Somme). Élodie Kulik y a été victime d'un accident de la route dans la nuit du 10 au 11 janvier 2002. | © Susie WaroudeLe meurtre d'Élodie aurait pu devenir un cold case oublié. En 2026, son écho résonne toujours à Péronne et embue les regards dès que l'on prononce le nom de la jeune femme morte à 24 ans. «C'est l'affaire qui a choqué toute la Somme», tranche un jeune gradé à l'accueil de la gendarmerie. Lui était encore enfant à l'époque, mais il nous glisse que «tous les hommes du coin ont eu droit à un test ADN». Dans les années qui ont suivi la mort de la banquière, des prélèvements buccaux ont été réalisés sur près de 5.000 Picards.
L'ancienne agence bancaire dont Élodie Kulik est devenue directrice en 2001, située rue du Gladimont à Péronne (Somme). | © Susie WaroudeRue des Bouchers, à Péronne, une voisine de l'ancien domicile d'Élodie Kulik s'en rappelle encore. «C'était une gentille personne, souriante et tout. Le temps a passé, mais ça a tellement remué tout le monde. Les hommes avaient dû faire des tests et moi j'avais été appelée car j'avais pris de l'essence en même temps qu'elle à Intermarché», raconte-t-elle devant sa façade ensoleillée.
En 2002, deux autres corps de femmes avaient été retrouvés dans les environs, à Ville-sur-Ancre et Villers-Bretonneux (Somme), entre Péronne et Amiens. Ce rayon de quelques dizaines de kilomètres avait été baptisé le «triangle de la mort». La voisine péronnaise se souvient d'une véritable psychose locale, nourrie par l'idée d'un tueur en série: «On faisait attention, je disais à ma fille de ne pas sortir toute seule.»
«Tout a contribué à sa légende»
Un certain Jean-Paul Leconte a finalement été interpellé et condamné pour les deux autres meurtres. Pour Élodie Kulik, le mystère est resté entier jusqu'en décembre 2011, lorsque le commandant Emmanuel Pham-Hoi est remonté jusqu'à un suspect grâce à la technique de l'ADN de parentèle, utilisée pour la première fois en France. Au moment d'être identifié, Grégory Wiart, un artisan du coin, est déjà enterré depuis longtemps, fauché à 24 ans par un accident de voiture douteux quelques mois après la mort d'Élodie Kulik.
Mais sur l'enregistrement des pompiers, derrière les hurlements, on entend au moins deux voix d'hommes. Les enquêteurs remonteront jusqu'à son meilleur ami, Willy Bardon, jugé fin 2019. «À Péronne, tout le monde connaît cette enquête par cœur», souligne Joël, enseignant à la retraite, venu prendre son café comme tous les matins au bar Le Lillois, sur la place principale de la ville. À la table d'à côté, une ancienne fleuriste s'y met aussi: «Je la connaissais bien, elle était venue à la communion de mon fils. Je l'avais vue la veille, avant qu'elle parte à Saint-Quentin. Encore aujourd'hui, j'y pense.»
Place André-Audinot, dans le centre-ville de Péronne (Somme). | © Susie WaroudeIci, pas besoin de répéter son nom deux fois. Élodie Kulik rime avec Péronne et son visage, personne ne l'a oublié. En couverture du hors-série du Courrier picard, la vingtenaire blonde platine rayonne en pleine page, presque autant qu'une Marilyn Monroe ou qu'une Virginie Efira. «Elle a été figée dans sa jeunesse. Tout a contribué à sa légende: sa beauté, le fait qu'elle était la plus jeune banquière de France… Elle a fini par devenir une icône», explique Tony Poulain.
Avec son collègue, ils ont passé des heures à éplucher le groupe Facebook «Que justice soit faite pour Élodie Kulik», qui compte aujourd'hui près de 17.000 membres. «L'affaire a ému très loin. C'est même devenu une sorte de fan club et ça a fini par me gêner un peu, admet Tony Poulain. Comme tout le monde, elle ne devait pas être parfaite, mais elle est devenue Sainte Élodie.» La page reste très active aujourd'hui, alimentée chaque jour de pensées et d'images de fleurs, comme une tombe virtuelle.
«Il fallait qu'ils trouvent quelqu'un»
À quelques kilomètres de Péronne, Colette Guillot nous ouvre la porte d'une jolie maison en briques rouges. À 86 ans, l'ancienne CPE du collège-lycée Sacré-Cœur, où était scolarisée Élodie Kulik, est connue pour sa mémoire d'éléphant. Elle a passé vingt-cinq ans dans cet établissement –«avec 700 élèves à gérer chaque année»– et se souvient «d'une enfant et d'une adolescente charmante». Après avoir grandi en Picardie, Élodie Kulik est partie pour la région parisienne. Elle rêvait de devenir pompier. Un problème de vue et des études de droit l'ont finalement amenée à prendre la tête d'une agence bancaire sur ses terres natales. «Après toutes ces années, j'ai été ravie de la retrouver, ça a été des embrassades. Cet établissement était très familial et mes élèves étaient aussi mes enfants», raconte Colette.
Colette Guillot, ancienne CPE du collège-lycée Sacré-Cœur de Péronne, où Élodie Kulik était scolarisée. | © Susie WaroudeL'émotion pointe dans sa voix lorsqu'elle parle des anciens camarades de classe de cette fille «jolie, brillante, solaire», très marqués par sa disparition. «Quand je vois une photo d'Élodie, j'ai facilement les larmes qui montent aux yeux», poursuit-elle. Elle se souvient du battage médiatique, des journalistes en quête de scoop et des hommes soupçonnés, accusés parfois. «Il fallait qu'ils trouvent quelqu'un, ça a été dramatique pour certains», lâche l'octogénaire.
À l'image de ce coiffeur péronnais, un ex-petit ami d'Élodie, qui a traîné tout cela derrière lui très longtemps. «Les médias venaient me voir tous les jours. Tous les matins, pendant trois ans. Chez moi, au boulot, partout, à la limite du harcèlement. Mais tout ça c'est fini, c'est derrière moi», balaye l'intéressé.
Des marches blanches au tribunal
Si lui ne veut plus entendre parler de cette histoire, d'autres continuent de se battre pour qu'Élodie Kulik ne tombe pas dans l'oubli. Son père, Jacky, qui s'est exilé dans le Pas-de-Calais, où est enterrée sa fille, organise tous les ans à la date anniversaire une marche blanche en sa mémoire. Colette Guillot le résume ainsi: «C'est une affaire vraiment locale, qui nous concernait comme si nous avions tous été embarqués là-dedans. Ça ne s'efface pas comme ça, c'est une plaie qui restera. Dans le cœur de chacun, il y a un petit morceau d'Élodie qui demeure.»
Hubert Duclaux, 54 ans, employé à la mairie de Péronne depuis toujours et proche de Jacky Kulik, ne dit pas autre chose. Attablé à la terrasse de son café préféré, juste en face de l'agence bancaire où travaillait Élodie, il promet qu'une fois à la retraite, l'an prochain, il s'investira «encore un peu plus» dans cette affaire.
Hubert Duclaux au bar-PMU de l'Univers, situé en face de l'ancienne agence bancaire d'Élodie Kulik. | © Susie WaroudeÀ ses yeux, même si la culpabilité de Grégory Wiart ne fait aucun doute et que Willy Bardon purge une peine de trente ans de prison depuis sa condamnation en appel en 2021, «il reste des zones d'ombres». Il ne connaissait pas beaucoup Élodie Kulik, mais son histoire l'a ému. Chez lui, dans une pochette violette, Hubert Duclaux a conservé au fil des années des coupures de presse, des messages, des images d'elle. Il a participé aux messes, aux marches, aux procès, «à tout». Parfois, avec sa voiture sans permis, il se rend jusque sur sa tombe, du côté de Lens (Pas-de-Calais).
Trois cadres disposées sous la télévision d'Hubert Duclaux: une photo des fleurs au cimetière, une autre de Jacky Kulik pendant une marche blanche et un article du Courrier picard du 8 octobre 2001. | © Susie WaroudeJuste en dessous de l'écran de sa télévision, Hubert Duclaux a disposé trois petits cadres: une photo des fleurs au cimetière, une autre de Jacky pendant une marche blanche et un article du Courrier picard du 8 octobre 2001, celui dans lequel Tony Poulain faisait le portrait de la «plus jeune directrice de banque de France». Lorsqu'on lui demande ce qui le bouleverse autant dans cette affaire, le quinquagénaire parle d'abord de sa commune. «Péronne c'est chez moi, c'est mon coin. Il ne faut pas y toucher.»





























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