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«Des neurones jouent à Doom dans un laboratoire : ça y est, la frontière entre IA et intelligence organique s’est dissoute»

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FIGAROVOX/TRIBUNE - Une start-up australienne a appris à des cellules souches humaines à jouer au jeu vidéo Doom. Si l’exploit technique fascine, les implications éthiques qui s’ouvrent sont vertigineuses, selon Ophélie Roque, rédactrice du blog «Art, Geopolitic and Videogame».

Ophélie Roque est professeur de français en banlieue parisienne. Elle a notamment publié Antisèches d’une prof. Pour survivre à l’Éducation nationale (Les Presses de la cité, 2025). Elle dirige le blog «Art, Geopolitic and Videogame». 


À partir de combien de neurones peut-on dire qu’un amas de cellules constitue un cerveau ? Assurément plus d’un, probablement plus de dix, cent, voire mille. Mais à partir de deux cent mille ? Le nombre n’est en rien choisi au hasard, c’est celui des cellules souches posées sur un réseau de micro-électrodes et maintenues en vie dans le confort tout relatif d’une boîte de Petri. L’unique but de leur «existence» ? Exterminer des démons dans l’enfer vidéoludique que constitue le jeu Doom . Vous qui entrez dans les laboratoires de Cortical Labs, perdez ici tout espoir. CL1 (le premier «ordinateur biologique déployable par code» du marché) vient d’apprendre à des neurones à jouer (seuls) à un jeu vidéo sorti en 1993.

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En 2022 déjà, la start-up avait fait sensation en entraînant 800.000 neurones à jouer à Pong, une barre qui monte, une barre qui descend, une balle qui rebondit à l’infini. La communauté scientifique avait applaudi et le monde était (naïvement ?) passé à autre chose. Or, quatre ans plus tard, les cellules parviennent à se repérer et à naviguer dans un environnement en 3D, elles ont appris à identifier les menaces et sauvent «leur peau» à grand renfort de fusils à pompe et autres grenades.

Le développeur Sean Cole n’a pourtant rien du neurobiologiste que l’on s’imagine en blouse blanche. Il ne dispose d’ailleurs d’aucune expérience préalable en informatique biologique. Il a «simplement» utilisé l’API Python pour un travail n’excédant pas une semaine. Mais alors pourquoi Doom  me direz-vous ? C’est qu’il y a une longue tradition du «n’importe quoi» autour de ce jeu culte. Au fil des décennies, les internautes se sont amusés à le faire tourner sur une calculatrice, sur le tableau de bord d’un tracteur ou même depuis un satellite en orbite. Mais, cette fois-ci, ce n’est plus un circuit imprimé qui lance le jeu mais un amas de neurones privé du gamer qui, normalement, les accueille. Une matière biologique vivante, profitant d’un environnement optimal (oxygène, nutriments, température contrôlée) à l’intérieur d’une boîte close.

Les débats autour de l’intelligence artificielle ont longtemps opposé deux camps : ceux qui pensaient qu’une machine pouvait véritablement penser et qui estimaient qu’elle était contrainte à simuler la pensée.

Selon Brett Kagan, directeur scientifique de Cortical Labs, ces neurones ne pensent pas, ne sont pas conscients et surtout ne ressentent rien de cet aparté cauchemardesque. L’amas cellulaire se contenterait de répondre à des stimuli électriques et, par plasticité synaptique, à réorganiser ses connexions afin de maximiser ses compétences «in game». Kagan se plaît à nous rappeler que 200.000 neurones pèsent moins que le câblage intellectuel d’un cafard (un cerveau humain traditionnel en contient 86 milliards). Certes, pour l’instant. Car l’interface de Cortical Labs est conçue pour être facilement mise à l’échelle : il suffit d’empiler les racks de CL1.

La question est donc moins de savoir si 200 000 neurones piégés à l’intérieur d’un contenant sont conscients que de savoir à partir de quand on ne pourra plus affirmer qu’ils ne le sont pas. Ceci nous impose une autre question, est-ce que reproduire la mécanique du cerveau n’équivaut pas déjà à la naissance d’une forme de conscience ? Il n’existe, à ce jour aucun marqueur biologique, destiné à déterminer ce qui est conscient de ce qui ne l’est pas. C’est d’une certaine manière, renouveler le problème de l’embryon : à partir de quand devient-il un être humain à part ?

Et puis, à qui appartiennent donc ces neurones ? Même si les cellules proviennent toutes de donneurs adultes sachant parfaitement que leurs cellules sanguines seraient reprogrammées en cellules souches avant d’entamer leur dernière mue et d’être transformées en neurones cérébraux, ces neurones portent toujours en eux l’ADN du donneur. Si le modèle économique de Cortical Labs se généralise, et il le fera, qui détiendra les droits sur le matériel génétique formant la machine ?

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On appelle du doux nom de «torment nexus»  cette tendance de la tech à vouloir reproduire (avec un entêtement troublant) les pires dystopies de la science-fiction. Le CL1 n’est certes pas (encore ?) l’enfer de la Matrix mais, pour ces milliers de cellules, c’est leur seul monde. Un univers qui les nourrit, les stimule, les entraîne à accomplir des tâches avant de, finalement, les laisser mourir.

Les débats autour de l’intelligence artificielle ont longtemps opposé deux camps : ceux qui pensaient qu’une machine pouvait véritablement penser et qui estimaient qu’elle était contrainte à simuler la pensée. Patatras, une nouvelle donne vient bousculer ces deux paradigmes. Il n’est plus temps de savoir si le silicium peut, ou non, imiter la vie, il s’agit de constater que biologie et silicium ne font plus qu’un. Si les réseaux de neurones artificiels se contentaient de n’être qu’une copie de notre cerveau, le bio-ordinateur CL1 est une partie de notre cerveau. La frontière entre intelligence artificielle et intelligence organique ne vient pas de se déplacer mais de se dissoudre. Le numérique sera, aussi, organique. Ce n’est qu’une question de temps.

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