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Après avoir choisi de dépenser des milliards de dollars de fonds publics pour faire construire un pipeline servant à l’industrie des sables bitumineux, le gouvernement Carney devrait ajouter des fonds pour le projet de capture et de stockage de carbone (CSC) des pétrolières. S’il fonctionne, il permettra des réductions des émissions de gaz à effet de serre infimes qui seront annulées par la croissance de la production.
Au moment où le Canada est frappé par de nouvelles vagues de chaleur et des feux de forêt amplifiés par la crise climatique, le gouvernement Carney a annoncé lundi la récente signature d’un « protocole d’accord » entre le fédéral, l’Alberta et les cinq entreprises qui exploitent le pétrole des sables bitumineux. Pour l’industrie la plus polluante au pays, il s’agit d’ailleurs de l’aboutissement de plusieurs années de lobbying en faveur de son projet de CSC.
Le « document d’information » rendu public ne mentionne aucune estimation des coûts du projet, mais il précise que « le Canada a accepté d’avancer du financement pour soutenir les coûts d’exploitation des projets de CSC ». La facture avait initialement été estimée à 16,5 milliards de dollars. Lors d’une conférence sur l’énergie en juin, Jon McKenzie, chef de la direction de la pétrolière Cenovus, a toutefois indiqué qu’elle se situerait probablement entre 20 milliards et 30 milliards de dollars.
Le Devoir a tenté pendant deux jours d’obtenir une estimation des coûts et les détails du partage de ceux-ci. Mercredi en fin de journée, le gouvernement fédéral n’avait toujours pas répondu.
Émissions en hausse
En échange du financement public de leur projet et de la construction du nouveau pipeline vers la côte ouest destiné à accroître les exportations de pétrole, les entreprises qui exploitent les sables bitumineux « ont accepté de faire avancer les projets de réduction des émissions conformément aux jalons convenus », indique le document publié lundi.
Si tout se déroule selon les « objectifs », il est question de « réductions » des émissions de gaz à effet de serre (GES) qui totaliseraient chaque année 6 millions de tonnes (Mt), mais pas avant 2035. Ces réductions doivent par la suite grimper à 16 Mt d’ici 2045, soit au moment où l’humanité devrait être sur la voie de la « carboneutralité » si elle veut éviter le naufrage climatique prédit par les scientifiques.
Selon les données fournies au Devoir par la Régie de l’énergie du Canada et le titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau, la production quotidienne de pétrole des sables bitumineux avoisine actuellement les 3,5 millions de barils. Cela équivaut à 1,27 milliard de barils par année.
Cette exploitation génère à elle seule 97 Mt de GES par année. À supposer que les réductions prévues en 2035 s’appliquent sur la production actuelle, les 6 Mt équivaudraient à une réduction de 6,2 % des GES. Les émissions de l’industrie ont toutefois augmenté de 529 % depuis 1990, indiquent les données du gouvernement canadien.
Si l’on tient compte de toutes les émissions liées à ce pétrole, ce qui comprend son utilisation, les GES imputables au 1,27 milliard de barils par année atteignent 762 Mt. Dans ce contexte, les 6 Mt équivalent à une réduction de 0,8 % des émissions de l’industrie.
Or, la production actuelle de 3,5 millions de barils doit continuer de croître, selon ce qu’on peut lire dans l’entente. « L’Alberta a accepté de mettre en œuvre des mesures de soutien financier pour permettre la croissance de la production pétrolière nécessaire pour soutenir la nouvelle capacité d’exportation », précise le document.
La première ministre de l’Alberta, Danielle Smith, veut que la production atteigne 8 millions de barils par jour en 2035, soit au moment où le projet de CSC doit être en activité. Selon ce que précise M. Pineau, 84 % de la production actuelle en Alberta (4 millions de barils par jour) dépend des sables bitumineux. Pour atteindre la cible fixée par Danielle Smith, il faudrait donc plus que doubler la production des sables bitumineux, pour la faire dépasser les 7,5 millions de barils par jour, soit 2,7 milliards de barils par année.
Uniquement au Canada, les émissions de GES atteindraient donc 219 Mt par année. Les 6 Mt qu’on promet de capter chaque année avec le projet de CSC équivalent à une réduction de 2,7 % des émissions. Si l’on inclut l’utilisation, les émissions dépasseraient 1,62 milliard de tonnes de GES, et les 6 Mt reviendraient à un recul de 0,37 % des GES.
Réductions « marginales »
Pierre-Olivier Pineau est d’ailleurs formel : « Les 6 Mt captées sont marginales et presque insignifiantes par rapport à l’augmentation des émissions en Alberta qui serait réalisée. »
« C’est véritablement irresponsable qu’un gouvernement, fédéral ou provincial, vienne financer ces projets avec des fonds publics, alors que l’industrie reçoit déjà plusieurs cadeaux fiscaux de différentes natures. Aider une industrie polluante à polluer davantage quand des solutions de rechange existent et que le gouvernement est en déficit est hautement problématique », fait-il valoir.
« Subventionner la séquestration du CO2 vient artificiellement réduire les coûts de production et transférer aux contribuables actuels et futurs des coûts que l’industrie et les consommateurs de ses produits devraient assumer », ajoute-t-il. Cela revient à « encourager l’utilisation d’un produit qui cause des dommages au climat, dommages qui vont eux-mêmes coûter très cher aux générations futures ».
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