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De l’Afrique à Haïti : des cinéastes noires se racontent, sans misérabilisme

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Les œuvres de créateurs afro-descendants ont tenté de trouver leur place au Festival international du film de Toronto (TIFF), qui se terminait dimanche. Parce qu'ils sont en grande majorité façonnés par des cinéastes originaires d'Afrique et des Caraïbes, ces films ont l'ambition de porter un regard authentique, libéré des stéréotypes.

Pour Claire Diao, responsable de la programmation pour les régions Afrique, Moyen-Orient et Turquie, la sélection de quatorze titres issus de ces territoires témoigne d’une transformation profonde.

Choisis parmi plus de 250 propositions, ces longs métrages se retrouvaient à travers toutes les sections du festival : de la compétition Platform à Discovery, en passant par Special Presentations ou Wavelengths.

Cette ouverture s'inscrit dans une longue évolution pour le festival torontois. Entre 1995 et 2004, le TIFF avait créé la section Planet Africa, consacrée à l'Afrique et de ses diasporas. Mais la politique du festival a changé depuis pour mieux répondre aux attentes des cinéastes.

Ces derniers ne voulaient plus être cantonnés à une catégorie à part : ils souhaitaient être sélectionnés au même titre que l'ensemble de la production mondiale.

S'éloigner du misérabilisme

Parmi la sélection de cette année figurait Clarissa, une adaptation contemporaine de Mrs Dalloway de Virginia Wolf transposée à la haute société de Lagos, au Nigeria.

La programmation mettait aussi en lumière Future Tense, un film d'anticipation sud-africain, ainsi que Soumsoum, la nuit des astres, un drame fantastique franco-tchadien réalisé par Mahamat-Saleh Haroun.

Bien que la sélection ne puisse représenter l'ensemble du continent et accuse l'absence de longs métrages des pays africains lusophones et du Maghreb, Claire Diao estime qu'elle marque un tournant structurel dans l'industrie.

D'abord, la qualité technique et la variété des genres se sont nettement développées, stimulées par l'accès facilité à la création : on a une révolution numérique qui permet d'aller beaucoup plus vite pour voir ce qui se fait ailleurs, observe Claire Diao. Au Ghana, par exemple, il y a un groupe de jeunes qui reproduisent plein de films internationaux grâce à ces outils et qui ont un gros succès auprès de leurs communautés.

Mais cette évolution s'accompagne surtout d'un changement de perspective narrative. En prenant directement les commandes de la réalisation, ces auteurs détachent le cinéma de leurs régions du misérabilisme auquel les circuits internationaux l'ont souvent réduit. On sort du cliché d'un continent résumé à sa pauvreté pour montrer des réalités nuancées, bourgeoises ou imaginaires, ancrées dans le quotidien.

On voit très peu de riches quand on parle de film africain. On est toujours à chercher la misère.

C'est tout le contraire dans le film Clarissa, raconte-t-elle.

Là, d'un coup, on est face à une famille qui a une très belle situation financière, qui est en train de préparer une réception comme on le ferait dans n'importe quel pays occidental, élabore-t-elle. Le but, c'est vraiment que l'histoire puisse résonner, qu'elle semble réaliste, que rien ne soit surjoué.

Raconter les histoires de l'intérieur

Cette volonté de raconter de l'intérieur se reflète particulièrement dans deux œuvres phares de la sélection :Marie Madeleine de la réalisatrice haïtienne Gessica Généus et Ben’Imana de la réalisatrice rwandaise Marie-Clémentine Dusabejambo.

Géssica Généus dans le rôle du personnage principal. Le personnage porte une perruque rouge et se prépare une cigarette sur un plan très serré.

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«Marie Madeleine» est le dernier film de la réalisatrice Géssica Généus.

Photo : TIFF

Présentée en première canadienne dans la section Centrepiece après un passage remarqué à Cannes, Marie Madeleine suit une travailleuse du sexe de Jacmel qui défie la morale établie. Elle croise le chemin de Joseph, le fils du pasteur voisin, scellant un lien inattendu.

En incarnant elle-même le rôle-titre, Gessica Généus tisse des ponts entre spiritualité, désir et mémoire politique, faisant écho aux traumatismes de la dictature des Duvalier. La réalisatrice aborde les luttes de survie des femmes haïtiennes, mais aussi l'émancipation masculine dans un pays en crise où les repères traditionnels s'effondrent.

À travers son long métrage, Gessica Généus tenait fermement à raconter l'histoire de l'intérieur.

Je trouve que mon pays n'a pas assez de médium pour qu'on le voie, remarque-t-elle. J'ai vécu toute ma vie en Haïti, j'ai grandi dans toutes les classes sociales de ce pays. Je me suis dit que peut-être, malgré la subjectivité d'un regard, je peux raconter ce pays de l'Intérieur.

Présentée en première nord-américaine au TIFF après avoir remporté la Caméra d'or au Festival de Cannes, Ben’Imana s'immerge pour sa part dans le Rwanda de l'après-génocide des Tutsis de 1994, en s'attardant sur le processus intime et douloureux du pardon et de la réconciliation.

Plutôt que d'utiliser le flash-back ou des reconstitutions de la violence, la cinéaste a choisi de filmer la parole au sein des tribunaux populaires, gacaca. Pour la réalisatrice, qui vit et travaille au Rwanda, raconter cette histoire de l'intérieur exige d'adopter des structures narratives propres à sa culture.

Le style que j'ai adopté, d'avoir plusieurs personnages, d'avoir plusieurs histoires qui s'entremêlent, c'est vraiment des histoires dans une histoire. Et ça, c'est la manière dont on raconte nos histoires au Rwanda.

Je peux commencer à raconter une histoire de ma mère, et avant que j'aille même à deux secondes de cette histoire, ça me ramène chez nos voisins, le voisin chez sa cousine, et je reviens, ajoute-t-elle. Tous ces éléments tissent cette manière de raconter qui n'est pas linéaire, mais qui intègre toute la communauté.

Portait de Gessica Généus dans Marie Madeleine.

Gessica Généus incarne elle-même le rôle-titre de Marie Madeleine.

Photo : TIFF

Le défi persistant du financement

Si les voix de la diaspora s'imposent sur le plan artistique, l'équation économique demeure fragile. Pour Marie Madeleine, coproduit par la France, le Canada et la Belgique, Gessica Généus souligne la difficulté de trouver des fonds locaux en Haïti, où les infrastructures culturelles et les salles ont été dégradées par les crises successives.

Claire Diao rejoint ce constat d'une dépendance financière envers les pays du Nord. Je crois qu'on est dans un cercle vicieux où finalement ce sont les films les mieux produits, les plus produits avec les plus gros partenaires qu'on verra dans les grands festivals, remarque-t-elle, tout en soulignant l'émergence de nouveaux modèles. Le film Clarissa, par exemple, a été entièrement financé sur le continent africain par des institutions bancaires locales.

Ce constat est partagé par Marie-Clémentine Dusabejambo. Si la France reste très présente dans le soutien à ces cinématographies, la réalisatrice insiste sur la nécessité de développer des systèmes de financement endogènes au continent africain, afin d'acquérir une véritable autonomie.

Chaque fois qu'on trouve des financements ailleurs, ça vient avec des conditions, dit-elle. Les droits moraux et artistiques, on les a parce que ce sont nos histoires. Mais les droits économiques, ça reste du côté européen.

Il faut que ça commence à être financé en priorité, comme on le fait avec l'agriculture et l'élevage. L'agriculture et l'élevage, c'est pour nourrir le corps. Mais le cinéma et la culture, c'est le moteur de l'esprit et l'identité, ajoute-t-elle.

Une réception chaleureuse

Si le chemin vers une totale indépendance financière reste complexe, la programmatrice Claire Diao rappelle que la véritable victoire réside dans la rencontre avec le public et la transformation des regards.

L'année dernière, nous avions un film tchadien et il y avait carrément une délégation tchadienne qui est venue de plein de villes différentes du Canada pour célébrer le réalisateur qui était présent avec des drapeaux. Ils leur ont même fait des attestations pour dire à quel point ils étaient fiers de voir leur pays représenté sur grand écran, se souvient-elle.

Un accueil chaleureux qui, selon elle, confirme que les récits d'Afrique et de ses diasporas ne se situent plus à la périphérie, mais redéfinissent les contours du cinéma mondial.

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