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L’éditorial de novembre d’Elisabeth Lévy
Les responsables de The Bridge n’imaginaient pas déclencher une crise diplomatique. Ce talk-show diffusé sur YouTube est du genre feelgood. Dans la dernière livraison, Mbappé devise avec ses potes Achraf Hakimi et Malik Bentalha, respectivement footballeur et humoriste (je précise pour ma mère). On raconte des anecdotes, on s’envoie des vannes, on parle d’enfance, d’amitié, d’engagement : audiences et recettes assurées. Et puis, il est question d’un mème (un montage numérique, toujours pour ma mère) qui fait bien rire Mbappé : « C’est une vidéo d’un mec, je crois que c’est un dictateur chinois où on a mis ma tête. Je l’utilise beaucoup avec mes amis. » Le mec qui fait marrer Mbappé, c’est Mao Zedong. Depuis, le passage a disparu. On espère que les animateurs de l’émission n’ont pas été expédiés dans un camp de travail.
Mao dictateur ? Stupeur et tremblement. En Chine, c’est l’émeute sur les réseaux sociaux. « Et si on se moquait de Napoléon, que diraient les Français ? » se demande l’agent conversationnel de Xiaomi, le numéro un du smartphone. Visiblement, cette IA ne sait pas qu’en France, ce qui est mal vu, c’est de célébrer Napoléon. Pékin sort l’arme fatale : le chantage aux dollars. Trois marques du cru (boissons, produits laitiers et fromage) annoncent la rupture de leur contrat avec le footballeur, invoquant leur « tolérance zéro pour les messages qui heurtent les sentiments nationaux ». La télé chinoise menace de cesser toute relation, non seulement avec l’offenseur, mais aussi avec son club, et même avec la Liga (la ligue de football espagnole).
S’il vous reste des illusions, vendez ! En moins d’une demi-journée, tout ce petit monde se répand en regrets, protestation d’amitié pour le peuple chinois et de respect pour son histoire. On se croirait dans Tintin et le lotus bleu. Le Real Madrid en fait des tonnes : « Notre club témoigne d’un profond respect pour la Chine, son histoire, sa culture et ses citoyens, ainsi que pour les millions de supporters chinois », écrit le club dans un communiqué. Les millions de victimes du maoïsme n’ont pas droit à tout ce respect. Magnanime, le régime chinois « consent à prendre les excuses au sérieux ». On a eu chaud.
Cet épisode ridicule résume le rapport de force entre une Europe biberonnée à la repentance et à la haine de soi, et une Chine sûre d’elle-même et dominatrice comme disait l’autre. Les Chinois savent probablement que Mao est le champion du monde du crime de masse (40 à 80 millions de morts au compteur selon les sources). Mais on dirait que beaucoup continuent à le révérer, comme beaucoup de Russes révèrent Staline. Et surtout, ils détestent que des Occidentaux leur prodiguent des leçons de maintien historique. Dans le « Sud global », le devoir de mémoire n’est pas très tendance. Comme l’écrit Finkielkraut, l’Europe est « la seule civilisation qui s’excuse d’exister ». Entre la repentance obsessionnelle et le négationnisme institutionnel, il devrait cependant y avoir une troisième voie, celle du jugement critique qui a fait la grandeur de l’Europe. Mais je m’égare.
En France, l’affaire agite le monde du football et amuse quelques éditorialistes, mais même ceux qui annoncent tous les quatre matins le retour de la bête immonde ne s’émeuvent pas que notre star mondiale ait dû demander pardon pour avoir qualifié un dictateur de dictateur. Cette indifférence est une morale. Et elle commande de respecter toutes les susceptibilités. De même qu’on ne doit pas critiquer la religion des autres, on ne doit pas juger leur histoire. Il faut dire que, de Jean-Pierre Raffarin à Sonia Chikirou, le Parti de la Chine ratisse large. Interrogée sur l’affaire, Mathilde Panot fait cette réponse éloquente : « Je n’ai rien à dire sur le sujet. » Les Insoumis si sensibles à la souffrance palestinienne s’émeuvent rarement (en réalité jamais) de celle des Tibétains ou des Ouïghours. Alors les crimes de Mao…
C’est peut-être pour ménager la susceptibilité de Mbappé que la plupart des commentateurs sont passés à côté du véritable scandale : le footballeur ne savait pas qui était Mao. Comme dirait Tondelier, il n’était pas né. Ce jeune homme intelligent est allé à l’école, a voyagé partout, rencontré des célébrités du monde entier. Il est branché en permanence sur les réseaux sociaux. Et ne serait-ce que dans une discussion, un film ou un reportage, il n’a jamais entendu parler de Mao. En revanche, le capitaine de l’équipe de France sait certainement qui est Christophe Gleizes. Pourtant, il n’a jamais demandé sa libération. La bonne nouvelle, c’est qu’il n’aura pas à présenter ses excuses au président Tebboune.


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