Un marteau qui dépasse, un accroc malheureux, et voilà un garde-boue lunaire réduit en miettes. En décembre 1972, sur le site de Taurus-Littrow, Gene Cernan n’imaginait probablement pas qu’un geste aussi anodin allait transformer sa mission en exercice de bricolage spatial, sous l’œil attentif de Houston.
À retenir
- Lors d'Apollo 17, un marteau dépassant de la combinaison de Gene Cernan a accroché et arraché le garde-boue arrière droit du rover lunaire, provoquant des projections de poussière abrasive.
- L'équipe au sol, dirigée par John Young, a conçu une réparation improvisée à partir de cartes plastifiées, de ruban adhésif et de pinces de télescope, transmise à l'équipage avant la seconde sortie extravéhiculaire.
- Cette réparation a tenu sur 35,9 kilomètres de conduite et l'objet est aujourd'hui conservé au National Air and Space Museum depuis 1975.
Un garde-boue arraché, et c’est toute la mission qui menace de finir couverte de poussière
Tout commence lors de la première sortie extravéhiculaire d’Apollo 17. Gene Cernan se déplace près du rover lunaire, ce petit véhicule électrique conçu pour parcourir de longues distances sur un sol totalement inconnu des roues terrestres. Dans la poche fixée à sa jambe de combinaison, un marteau dépasse légèrement. Un détail qui semble insignifiant, jusqu’à ce qu’il accroche l’extension du garde-boue arrière droit et l’arrache net.
Cernan tente une réparation de fortune sur place, avec du ruban adhésif gris. La solution tient quelques instants, puis lâche définitivement vers 122 heures et 47 minutes de temps de mission, alors que l’équipage regagne le module lunaire après avoir exploré la station 1. Sans cette extension, la roue arrière projette un panache de poussière fine directement sur le rover et sur les deux astronautes.
Cette poussière lunaire n’a rien d’anodin. Abrasive et électrostatique, elle s’infiltre partout, colle aux combinaisons, encrasse les instruments et peut même endommager les joints de la cabine. Un garde-boue qui ne joue plus son rôle, c’est donc un problème qui dépasse largement le simple inconfort esthétique : c’est une menace réelle pour le bon déroulement des sorties suivantes.
Scotch, cartes plastifiées et pinces de lampe : la réparation improbable imaginée dans la nuit lunaire
Cernan et Schmitt n’ont pas le temps ni les moyens de récupérer la pièce tombée au sol. L’équipage rentre se reposer, laissant le problème entre les mains de l’équipe au sol, à Houston. C’est durant cette pause que naît l’une des solutions les plus ingénieuses de tout le programme Apollo.
Selon plusieurs sources spécialisées francophones, c’est l’équipe de soutien au sol, avec John Young, commandant de réserve de la mission, qui met au point la réparation. Mise au point de nuit au sol par John Young, la fausse aile en cartes protège Cernan et Schmitt de la poussière jusqu’au départ ; rapportée sur Terre, elle est aujourd’hui conservée au Smithsonian. Sa méthode repose sur un principe simple : plier des cartes plastifiées pour reconstituer la forme d’un garde-boue, puis les maintenir ensemble avec du ruban adhésif.
Pour la fixation sur le rover, deux colliers de serrage habituellement utilisés pour un télescope font office de pinces improvisées. Le tout est transmis à l’équipage avant le début de la seconde sortie extravéhiculaire, qui débute le 12 décembre 1972 à 18 heures 28 minutes et 6 secondes.
Quatre cartes plastifiées sont finalement assemblées selon les instructions reçues. Sur les photographies prises par la NASA, on distingue nettement le résultat : une croix de ruban adhésif gris maintenant les cartes entre elles, le tout fixé à l’arrière droit du rover par les deux pinces de fortune. Un bricolage improbable, mais diablement efficace.
D’un bricolage de fortune à une pièce de musée : le destin inattendu de la fausse aile d’Apollo 17
Le test grandeur nature ne tarde pas. Après 9,1 kilomètres de conduite, la réparation tient toujours en place. La photo référencée AS17-137-20979 immortalise ce moment, juste avant que l’équipage ne quitte la station 2, preuve que le garde-boue improvisé remplit parfaitement sa mission : protéger les astronautes et le véhicule de la poussière lunaire.
Grâce à cette solution, le rover peut poursuivre son exploration sans encombre. Au total, l’engin parcourt 35,9 kilomètres, cumulant 4 heures et 26 minutes de conduite sur l’ensemble des trois sorties d’Apollo 17, pour un temps total de 22 heures et 4 minutes passées à l’extérieur du module lunaire.
Ce bout de carton plastifié et de ruban adhésif n’a pourtant pas fini sa course sur la Lune. Rapporté sur Terre, l’objet est transféré en 1975 au National Air and Space Museum par le Johnson Space Center de la NASA, sous le numéro d’inventaire A19760010000. Le musée le classe sous le nom « Maps, Fender Extension, Lunar Roving Vehicle, Apollo 17 », et indique Eugene Cernan comme fabricant officiel de la pièce.
Ironie de l’histoire : cette réparation de fortune, née d’un accident et bricolée à la hâte, est aujourd’hui exposée comme une pièce à part entière du patrimoine spatial américain, aux côtés d’objets bien plus sophistiqués issus du même programme.
Cet épisode résume assez bien l’esprit du programme Apollo : une ingénierie de pointe capable d’envoyer des hommes sur la Lune, mais aussi la capacité à résoudre un problème concret avec les moyens du bord, quelques cartes, du ruban adhésif et des pinces de lampe. Parfois, les solutions les plus mémorables ne sont pas les plus sophistiquées.
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