À Bellegarde-sur-Valserine, dans l’Ain, le Rhône a longtemps joué à cache-cache avec les curieux. Aux très basses eaux, il disparaissait presque entièrement sous un chaos de rochers, avant de ressortir plus bas. Entre le 19 et le 24 janvier 1948, la mise en eau du barrage de Génissiat a fait disparaître le site à son tour : les Pertes du Rhône reposent depuis sous une retenue.
À retenir
- Aux très basses eaux, le Rhône passait sous des rochers à Bellegarde-sur-Valserine.
- La gorge des Pertes mesurait une soixantaine de mètres de profondeur.
- La retenue du barrage de Génissiat a été mise en eau du 19 au 24 janvier 1948.
Sommaire
Une gorge d’une soixantaine de mètres où le fleuve se faufilait
Les Pertes se trouvaient juste en amont de Bellegarde, près du confluent du Rhône et de la Valserine, là où le fleuve marque la limite entre l’Ain et la Haute-Savoie. Le Rhône s’y enfonçait brutalement dans une gorge étroite, creusée dans le calcaire, d’une soixantaine de mètres de profondeur.
Pour les géologues, le lieu valait bien plus qu’une curiosité de voyage. L’inventaire géologique régional le range parmi les sites de référence : un canyon façonné à la fois par l’érosion du fleuve et par la dissolution de la roche, ce que les spécialistes appellent un canyon fluvio-karstique, taillé dans des calcaires urgoniens. Les auteurs anciens y voyaient des « pertes », au sens d’une disparition pure et simple de l’eau. Le mot est trompeur, car le fleuve ne s’engouffrait pas dans une galerie souterraine : il passait sous des rochers éboulés et sous une voûte rocheuse.
Tout dépendait du niveau de l’eau.
En hautes eaux, le Rhône restait bien visible, comme le montrent des clichés pris depuis une passerelle, remplacée plus tard par le pont de Lucey. Aux très basses eaux, c’était l’inverse : le fleuve passait presque entièrement sous les rochers, puis réapparaissait quelques hectomètres plus bas, à la sortie de l’affleurement calcaire. Un observateur qui se penchait au bord de la gorge n’apercevait, tout au fond, qu’une étroite lame d’eau bleue.
Un cochon, de la dynamite et une usine de 1873
Au moins depuis le XVIIIe siècle, le lieu attirait les voyageurs, et Alexandre Dumas l’a décrit dans ses Impressions de voyage en Suisse. Des récits de la fin de ce siècle rapportent qu’au point le plus étroit, les deux rives étaient à moins de deux pieds l’une de l’autre, soit environ 60 cm, à peine plus que la largeur d’un guidon de vélo.
Les objets jetés à l’eau ne reparaissaient pas, pas même un cochon vivant.
Le XIXe siècle a apporté la dynamite. On a fait sauter une partie des rochers pour laisser passer le bois flotté, mais aux très basses eaux, le fleuve disparaissait encore sous la voûte restante.
L’industrie s’est installée à son tour. En 1873, une usine de force motrice a été implantée au confluent de la Valserine pour capter une partie du débit. Les usines électriques établies de part et d’autre du confluent ont été englouties elles aussi en 1948, au moment de la mise en eau du barrage.
Janvier 1948 : quelques jours pour effacer le site
Le barrage de Génissiat est le premier ouvrage de la Compagnie nationale du Rhône sur le fleuve. Les travaux ont été lancés en 1936-1937, puis interrompus pendant la guerre. Construit à une dizaine de kilomètres en aval de Bellegarde, l’ouvrage mesure 104 m de haut, l’équivalent d’un immeuble d’une trentaine d’étages. Il retient un lac artificiel de 23 km de long, qui remonte jusqu’à la frontière suisse.
La retenue a été mise en eau du 19 au 24 janvier 1948.
Les Pertes ont été submergées, et l’ancien pont de Lucey avait été détruit juste avant la montée des eaux. La première turbine a démarré en mars 1948, et dès la fin de 1949, Génissiat était la plus grande centrale hydroélectrique d’Europe.
Ce qu’il reste des Pertes
L’inventaire géologique régional continue pourtant de recenser le site, sur 9,09 ha, soit près de 13 terrains de football. Son état est noté « Dégradé, Noyé », une formule administrative qui résume sobrement ce que le barrage a fait d’un paysage jadis spectaculaire. Aucun visiteur ne peut plus se pencher au-dessus de la gorge : elle se trouve sous l’eau de la retenue.
Un phénomène voisin, les Pertes de la Valserine, existe toujours dans la même zone. L’eau s’y enfonce dans le sol, et on peut encore traverser la rivière sur une courte passerelle.
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Sources : planet-terre.ens-lyon.fr | numelyo.bm-lyon.fr


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