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Au fond d’une gorge du Kazakhstan dort depuis 1911 une forêt d’épicéas que les eaux du lac Kaindy recouvrent encore aujourd’hui

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Un lac immobile, cerné de montagnes, où des dizaines de troncs d’épicéas pointent encore hors de l’eau comme des mâts de navires engloutis. Pendant des décennies, on a cru que cette scène figée datait de 1911. Une étude française de dendrochronologie vient pourtant de rebattre les cartes, et avec elles, l’histoire géologique de cette vallée du Kazakhstan.

À retenir

  • Une étude dendrochronologique française révèle que le lac Kaindy serait né juste après 1888, suite au séisme de Chilik (magnitude 8,2), et non en 1911 lors du séisme de Kebin comme on le pensait jusqu'alors.
  • Les troncs d'épicéas sont restés dressés et intacts sous l'eau pendant plus d'un siècle grâce au froid et à l'absence d'oxygène, qui ralentissent l'action des bactéries et champignons responsables de la décomposition.
  • Le site, intégré en 2021 au parc national des lacs Kolsai reconnu par l'UNESCO, attire désormais plongeurs et touristes, avec plus de 650 000 visiteurs recensés sur la dernière année.

Un glissement de terrain a donné naissance à un lac en une nuit

Le lac Kaindy n’a rien d’un plan d’eau ordinaire. Niché dans les montagnes du Kazakhstan, il mesure environ 400 mètres de long et atteint près de 30 mètres de profondeur par endroits. Mais son origine est tout sauf tranquille: ce bassin est né d’un effondrement brutal du relief, un gigantesque glissement de terrain qui a bouché une vallée et transformé une forêt en forêt engloutie.

La version longtemps admise attribuait cet événement au séisme de Kebin, survenu en 1911. Ce tremblement de terre, d’une magnitude estimée à 8,0, reste l’un des plus violents jamais enregistrés dans la région. Il a tué 452 personnes, détruit plus de 770 bâtiments à Almaty et provoqué environ 201 kilomètres de rupture de surface à travers les vallées de Chon-Kemin, Chilik et Chon-Aksu. Parmi les glissements qu’il a déclenchés, celui de Kaindy, une masse rocheuse calcaire, a enseveli un campement de yourtes et coûté la vie à 38 personnes.

Mais une équipe de chercheurs français, rattachée notamment à l’IMBE à Marseille et au CEREGE, a voulu vérifier cette chronologie en interrogeant directement les arbres. Leur étude, publiée dans la revue Natural Hazards, compare les cernes de croissance des épicéas morts encore debout dans le lac avec ceux d’arbres vivants sur les pentes voisines. Résultat: la forêt aurait été noyée juste après 1888, soit 22 ans avant la date communément admise. Le coupable serait alors un autre séisme, celui de Chilik, survenu en 1889 avec une magnitude de 8,2.

Sous l’eau glacée, les épicéas ont survécu plus d’un siècle sans pourrir

Ce qui frappe d’abord face au lac Kaindy, c’est ce décor presque irréel: des dizaines de troncs raides, dépourvus d’écorce, émergent de l’eau turquoise comme un piquet planté là pour l’éternité. Les troncs d’épicéas du lac Kaindy sont restés dressés sous l’eau froide depuis plus d’un siècle, un phénomène qui tient autant de la chance géologique que de la chimie de l’eau.

L’explication tient en deux mots: froid et absence d’oxygène. L’eau du lac, alimentée par la fonte des neiges, reste glaciale toute l’année. Or, le bois pourrit grâce à l’action de bactéries et de champignons qui ont besoin de chaleur et d’oxygène pour décomposer la matière organique. Privés de ces deux ingrédients, les micro-organismes responsables de la décomposition tournent au ralenti, voire s’arrêtent complètement en profondeur.

C’est précisément cette conservation exceptionnelle qui a permis aux chercheurs de mener leur étude dendrochronologique. Les épicéas de l’espèce Picea schrenkiana, échantillonnés sur le terrain en 2022, ont conservé des cernes suffisamment lisibles pour être comparés à ceux des arbres encore vivants sur les pentes alentour. Les scientifiques se sont aussi appuyés sur une image satellite déclassifiée datant de 1976, un document d’archive qui a permis de suivre l’évolution du paysage sur plusieurs décennies.

Un décor pétrifié qui attire aujourd’hui plongeurs et photographes du monde entier

Ce paysage spectral n’est plus réservé aux scientifiques. Le lac Kaindy est devenu une destination prisée des plongeurs, malgré une température de l’eau qui dissuaderait la plupart des baigneurs occasionnels. Sous la surface, les branches pétrifiées des épicéas forment un labyrinthe minéral que l’on explore à la lampe frontale, entre les troncs figés et les reflets changeants de la lumière.

Le site se trouve au sein d’une réserve inscrite au Réseau mondial des réserves de biosphère de l’UNESCO. Le parc national des lacs Kolsai y a été intégré en 2021, lors de la 33e session du Conseil international de coordination du programme MAB. Cette reconnaissance internationale a renforcé l’attrait touristique de la région, tout en imposant un cadre de protection à un environnement encore largement préservé.

Selon le centre d’information touristique Visit Alatau, le parc a accueilli plus de 650 000 visiteurs sur la dernière année recensée, et près des trois quarts de son territoire restent classés en zone protégée. Un équilibre délicat se joue donc ici, entre la curiosité légitime des voyageurs pour ce décor hors du commun et la nécessité de préserver un écosystème façonné par une catastrophe naturelle vieille de plus d’un siècle.

Au final, le lac Kaindy raconte une double histoire: celle d’une vallée bouleversée par la violence tellurique du Tian Chan, et celle d’une forêt que le froid a figée plutôt que détruite. La révision de sa date de naissance, de 1911 à 1888, montre à quel point les arbres, même morts, continuent de parler à qui sait lire dans leurs cernes.

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Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il écrit des articles scientifiques depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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