4900 mètres. C’est la profondeur à laquelle repose, quelque part au large des îles Ryūkyū, une bombe thermonucléaire capable de raser une métropole entière. Personne n’est jamais allé la chercher, personne n’a jamais tenté de la remonter, et pendant près de vingt ans, personne en dehors de quelques officiers américains n’a même su qu’elle existait.
Cette histoire, digne d’un scénario de film catastrophe, s’est pourtant bel et bien déroulée au large du Japon, dans les eaux profondes du Pacifique, et elle continue aujourd’hui encore d’alimenter les interrogations sur la gestion, parfois hasardeuse, de l’arsenal nucléaire américain pendant la guerre froide.
Un jour ordinaire à bord de l’USS Ticonderoga qui a mal tourné
En décembre 1965, l’USS Ticonderoga, porte-avions de l’US Navy, venait tout juste d’achever une mission dans le golfe du Tonkin. Le navire faisait route vers le port japonais de Yokosuka, après trente et un jours passés loin de sa base navale de Subic Bay aux Philippines. À bord régnait cette routine bien particulière des grands bâtiments de guerre, faite d’exercices répétés, de manœuvres millimétrées et d’une discipline de fer censée éviter tout incident. C’est justement dans ce cadre qu’un exercice de chargement d’arme nucléaire fut autorisé par le commandant du navire, le capitaine Robert N. Miller, alors que le Ticonderoga naviguait à environ 50 miles des côtes d’Okinawa.
L’exercice impliquait un Douglas A-4E Skyhawk, chasseur-bombardier léger de l’escadron d’attaque VA-56, piloté par le lieutenant Douglas M. Webster. L’appareil devait simplement être déplacé du hangar numéro 2 vers l’ascenseur numéro 2, une manœuvre banale répétée des centaines de fois sur ce type de navire. Sauf que ce jour-là, rien ne s’est passé comme prévu. L’avion, chargé d’une arme dont l’équipage ignorait sans doute la puissance réelle, a basculé par-dessus le bord du porte-avions, entraînant avec lui son pilote et sa cargaison explosive vers les profondeurs du Pacifique.
L’accident : quatorze secondes de chute vers l’oubli
Le drame s’est joué en quelques instants à peine, sur le pont du navire, à environ 130 kilomètres de l’île de Kikai, dans la préfecture de Kagoshima. L’avion, le pilote et la bombe ont disparu sous les vagues avant même que l’équipage n’ait eu le temps de réagir efficacement. Immédiatement après la chute, un hélicoptère de récupération a commencé à survoler la zone de l’impact, tandis que deux destroyers, l’USS Gridley et l’USS Turner Joy, se sont joints aux recherches pendant plusieurs heures. L’objectif était clair : retrouver le pilote, l’appareil, et surtout l’arme nucléaire avant qu’elle ne s’enfonce définitivement dans les profondeurs.
Malgré la mobilisation de ces moyens, les recherches se sont soldées par un échec quasi total. Seul un élément a pu être repêché grâce à une baleinière à moteur : le casque du lieutenant Webster, flottant à la surface de l’eau, témoin silencieux d’une tragédie humaine et militaire. Ni le corps du pilote, ni la carlingue du Skyhawk, ni la bombe elle-même n’ont jamais été localisés. À une profondeur de 4 900 mètres, l’océan avait déjà englouti toute trace de l’accident, transformant en quelques minutes un exercice de routine en un secret d’État qui allait perdurer pendant près de deux décennies.
Pourquoi personne n’a jamais récupéré la bombe B43
Pour comprendre l’ampleur du problème, il faut se pencher sur la nature de l’arme perdue. La B43 avait été développée à partir de 1956 par le laboratoire national de Los Alamos, entrant en production en 1959 avant d’être mise en service au sein de l’arsenal américain en avril 1961. Au total, environ 2 000 exemplaires de cette bombe ont été fabriqués, la production s’achevant justement l’année de l’accident. Sa conception permettait de moduler sa puissance destructrice, de 70 kilotonnes jusqu’à un impressionnant plafond d’une mégatonne, soit environ soixante-dix fois la puissance de la bombe larguée sur Hiroshima. Et c’est précisément sur ce réglage maximal que l’arme perdue au large des Ryūkyū était configurée lors de sa chute.
Récupérer un tel engin par 4 900 mètres de fond représentait, en 1965, un défi technologique quasiment insurmontable. Les technologies d’exploration sous-marine profonde en étaient à leurs balbutiements, et aucune opération de récupération fiable n’aurait pu être menée sans un risque considérable, tant humain que financier. À cela s’ajoute un facteur diplomatique de taille : reconnaître publiquement la perte d’une arme nucléaire dans des eaux proches du Japon revenait à s’exposer à une crise majeure avec un pays farouchement opposé à la présence d’armement atomique sur son territoire et dans ses eaux territoriales. Le silence est donc apparu, aux yeux des autorités américaines de l’époque, comme la solution la moins risquée, du moins à court terme.
Ce que cache encore aujourd’hui le fond du Pacifique
Le silence a duré près de vingt ans. Ce n’est que dans les années 1980 que le Pentagone a finalement levé le voile sur cet incident classé sous le nom de code militaire Broken Arrow, terminologie utilisée pour désigner tout accident impliquant une arme nucléaire américaine. Cette révélation tardive a immédiatement suscité une vive réaction diplomatique de la part du Japon, dont la politique en matière nucléaire repose sur trois principes non négociables : ne pas posséder, ne pas fabriquer et ne pas introduire d’armes nucléaires sur son sol ou dans ses eaux. Apprendre qu’une bombe d’une puissance considérable reposait depuis des années au large de ses côtes, sans qu’aucune information n’ait filtré, a évidemment jeté une ombre sur la confiance entre les deux alliés.
Aujourd’hui encore, la B43, l’appareil qui la transportait et les restes du lieutenant Webster demeurent quelque part sous des tonnes d’eau, à une profondeur qui rend toute opération de récupération extrêmement complexe et coûteuse. Aucune tentative sérieuse de localisation n’a été rendue publique depuis la révélation de l’accident. Le Pacifique, avec ses courants profonds et son obscurité totale, a fait de cette zone un véritable cimetière silencieux, gardant jalousement l’un des secrets les plus explosifs de la guerre froide.
Cet épisode, longtemps resté dans l’ombre, illustre à quel point la course à l’armement nucléaire du vingtième siècle a parfois été menée avec une insouciance troublante face aux risques encourus. Entre les impératifs stratégiques de l’époque et la réalité des fonds marins, une bombe capable de puissance dévastatrice repose désormais à jamais hors d’atteinte, transformée malgré elle en vestige immergé d’une période où l’arme atomique circulait parfois avec une légèreté qui donne aujourd’hui le vertige. Combien d’autres histoires similaires dorment encore, silencieuses, au fond des océans du globe ?


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