Imaginez un instant une salle climatisée quelque part à Tokyo, au début des années 1990, où des ingénieurs contemplent une armoire hérissée de câbles censée incarner l’avenir du raisonnement humain. Pas un simple calculateur rapide, mais une machine capable de déduire, d’inférer, de raisonner presque comme un cerveau logique. L’histoire de ce projet, aujourd’hui presque oubliée, mérite qu’on s’y attarde, car elle raconte moins un échec technique qu’une leçon sur la manière dont le monde change plus vite que nos plus belles ambitions.
À retenir
- Le projet FGCS, lancé en 1982 par le MITI japonais, visait à créer des machines à raisonnement logique parallèle et a englouti environ 54 milliards de yens en onze ans sans produit commercial.
- Le PIM/p, achevé en 1992 avec 512 microprocesseurs RISC, incarnait cette ambition mais n’a jamais atteint les objectifs fixés en matière d’inférences logiques par seconde.
- Le projet a été abandonné non par panne ou manque de budget, mais parce que les processeurs généralistes et l’IA statistique ont rapidement dépassé cette architecture spécialisée et complexe à programmer.
Le Japon rêvait d’une machine qui pense toute seule, et personne n’a vu venir sa chute
Au début des années 1980, le Japon traverse une période de confiance absolue dans sa capacité à dominer l’industrie technologique mondiale. C’est dans ce contexte qu’émerge le projet de cinquième génération de calculateurs, plus connu sous son acronyme anglais FGCS, lancé en 1982 par le Ministère du Commerce international et de l’Industrie, le fameux MITI. L’ambition est vertigineuse : abandonner l’architecture classique des ordinateurs, celle imaginée par von Neumann des décennies plus tôt, pour construire des machines fondées sur le calcul massivement parallèle et la programmation logique, notamment via des variantes du langage Prolog.
L’idée n’était pas seulement de calculer plus vite, mais de faire raisonner la machine elle-même, de lui faire enchaîner des déductions logiques comme le ferait un être humain confronté à un problème. Personne, à l’époque, n’imaginait que cette aventure prendrait fin onze ans plus tard, sans le moindre produit commercial à se mettre sous la dent.
Quand Tokyo pariait plus de 50 milliards de yens sur l’intelligence artificielle
Pour mener à bien ce pari technologique, le gouvernement japonais crée un organisme dédié, l’ICOT, l’Institut pour la nouvelle génération de technologie informatique. Sa mission : coordonner les efforts d’un consortium impressionnant réunissant l’État, le monde académique et des géants industriels comme NEC et Fujitsu. Sur onze années de recherche, environ 54 milliards de yens sont investis dans le programme, une somme colossale pour l’époque, révélatrice de la confiance placée dans cette voie de recherche.
L’objectif chiffré donne le vertige : atteindre des performances comprises entre 100 millions et 1 milliard d’inférences logiques par seconde. Autrement dit, faire en sorte que la machine puisse enchaîner des raisonnements logiques à une cadence inédite, en s’appuyant sur des architectures radicalement différentes de tout ce qui existait alors. À l’arrivée, le projet aura englouti plus de 50 milliards de yens, soit l’équivalent d’environ 400 millions de dollars au taux de change de 1992, sans jamais atteindre les objectifs fixés au départ.
512 processeurs, zéro étincelle : l’anatomie d’un géant silencieux
Le cœur battant de ce programme reposait sur une architecture matérielle baptisée machine d’inférence parallèle, ou PIM. Cinq modèles ont vu le jour au fil des années : le PIM/m, le PIM/p, le PIM/i, le PIM/k et le PIM/c, chacun explorant une variante du même pari, celui de valider le traitement massivement parallèle appliqué au raisonnement automatisé. Le plus emblématique d’entre eux reste le PIM/p, achevé en 1992, une machine embarquant pas moins de 512 microprocesseurs RISC travaillant de concert. À ses côtés, le PIM/m se contentait, si l’on peut dire, de 256 processeurs, et d’autres systèmes expérimentaux comme le MultiPSI organisaient 64 processeurs en réseau bidimensionnel.
Ces machines étaient de véritables prouesses d’ingénierie pour leur époque, de véritables cathédrales de silicium conçues sur mesure pour un seul but : faire tourner efficacement des langages de logique. Aujourd’hui, le PIM/p et le PIM/m ne calculent plus rien, mais reposent fièrement dans les vitrines du Musée national des sciences de Tokyo, témoins silencieux d’une ambition qui a fini par se heurter à un mur bien plus subtil qu’une simple panne matérielle.
Ni panne ni budget : le vrai responsable de l’échec du PIM/p
Voilà où l’histoire prend un tournant qui devrait faire réfléchir n’importe quel amateur de technologie. Le PIM/p n’a pas été abandonné parce qu’il tombait en panne, ni parce que son budget avait explosé au-delà du raisonnable. Ce qui a scellé son destin, c’est un changement de paradigme qui s’opérait au même moment, ailleurs dans le monde. Pendant que le Japon peaufinait son architecture spécialisée, taillée sur mesure pour exécuter des instructions logiques, les processeurs généralistes progressaient à une vitesse phénoménale, portés par la montée en puissance des puces Intel et des stations de travail RISC commerciales. Résultat : du matériel bien moins spécialisé, produit en masse et donc bien moins coûteux, finissait par dépasser en rapidité brute ces géants sur mesure.
À cela s’ajoutait un basculement plus profond dans la recherche mondiale en intelligence artificielle, qui délaissait peu à peu l’approche purement symbolique et logique, incarnée par les systèmes experts et Prolog, au profit d’approches numériques et statistiques, celles-là mêmes qui dominent aujourd’hui le paysage de l’IA. Sans oublier un obstacle très concret : programmer efficacement 512 processeurs avec un langage de logique s’est révélé d’une complexité redoutable, freinant considérablement l’adoption de cette architecture par la communauté scientifique. Après la fin du projet en 1992, le MITI cessera de financer des projets de recherche informatique à cette échelle, dispersant l’élan qui avait porté toute une génération d’ingénieurs. Le code source développé pendant ces années sera finalement libéré dans le domaine public, mais jamais la technologie matérielle elle-même ne trouvera de débouché commercial.
Ce que raconte l’histoire du PIM/p, c’est finalement moins l’échec d’une machine que la rapidité déconcertante avec laquelle une technologie peut être rattrapée, puis dépassée, par des solutions plus simples et plus généralistes. À l’heure où l’intelligence artificielle occupe à nouveau le devant de la scène, cette aventure japonaise résonne comme un avertissement discret : parier sur une architecture unique, aussi ingénieuse soit-elle, ne garantit jamais de gagner la course contre le temps. Reste à savoir quelles machines actuelles, présentées aujourd’hui comme révolutionnaires, connaîtront elles aussi ce même sort dans quelques décennies.


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