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Au large de la côte espagnole se dresse depuis plus de dix ans une plateforme gazière à 1,35 milliard d’euros que personne n’a jamais mise en service

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Un milliard et demi d’euros pour un robinet de gaz qui n’a jamais été ouvert. L’histoire du stockage sous-marin Castor, au large des côtes espagnoles, ressemble à un cas d’école industriel : un chantier titanesque, des centaines de secousses sismiques, et une facture publique qui continue de gonfler plus de dix ans après l’arrêt du projet.

À retenir

  • Le projet Castor, stockage de gaz sous-marin au large de Vinaròs, a déclenché plus de 500 micro-séismes dès les premières injections, entraînant sa suspension en 2013 puis l’abandon définitif de toute réouverture en 2017
  • L’État espagnol a versé 1,35 milliard d’euros d’indemnisation au concessionnaire Escal UGS, une charge finalement transférée à Enagás et répercutée sur 30 ans sur la facture de gaz des consommateurs
  • Un arrêt du Tribunal suprême de décembre 2025 a ajouté environ 250 millions d’euros d’indemnisation supplémentaire, portant la facture totale du projet à près de 1,7 milliard d’euros

Il y a des projets d’ingénierie qui tournent mal. Et il y a Castor, qui a réussi l’exploit de coûter une fortune sans jamais produire le moindre service. Le site, situé au large de Vinaròs dans le golfe de Valence, devait transformer un vieux gisement pétrolier épuisé en gigantesque réservoir de gaz naturel. Sur le papier, l’idée semblait solide. Dans la réalité géologique de la Méditerranée, elle s’est révélée nettement plus explosive que prévu.

Un gisement sous-marin transformé en bombe à retardement géologique

Le principe de Castor reposait sur une logique assez répandue dans le secteur énergétique. On prend un ancien réservoir pétrolier, vidé de ses hydrocarbures après des décennies d’exploitation, et on le reconvertit en espace de stockage pour le gaz naturel. Le réservoir visé se trouvait à 1,7 kilomètre sous la mer, une profondeur qui semblait garantir une bonne étanchéité pour accueillir les injections de gaz.

Le gaz devait ensuite remonter vers la surface via des infrastructures dédiées, avant d’être acheminé par gazoduc jusqu’au réseau national espagnol. Un projet d’ampleur, suffisamment crédible pour convaincre la Banque européenne d’investissement d’y apporter son soutien financier en 2013, avec une garantie de 200 millions d’euros et 300 millions supplémentaires en obligations.

Mais injecter du gaz sous pression dans une roche qui n’a plus bougé depuis des millions d’années, ce n’est jamais totalement anodin. Les ingénieurs le savent : perturber l’équilibre souterrain d’une faille géologique peut réveiller des contraintes mécaniques endormies. C’est exactement ce qui s’est produit au large des côtes espagnoles, avec des conséquences que personne n’avait anticipées à cette échelle.

500 secousses plus tard, le projet s’effondre avant même d’avoir commencé

Dès le lancement des premières injections de gaz, la zone s’est mise à trembler. Littéralement. En quelques semaines, plus de 200 séismes mineurs ont été enregistrés par les géologues, un phénomène rapidement attribué à l’activité du site de stockage. Les autorités espagnoles ont fini par suspendre l’exploitation en septembre 2013, incapables d’ignorer ce qui ressemblait de plus en plus à une réaction en chaîne géologique.

Le bilan final donnera le vertige : plus de 500 micro-séismes auront finalement été recensés dans la région, sans que l’installation n’ait jamais réellement fonctionné à plein régime. Autrement dit, Castor aura secoué toute une zone côtière sans même avoir rempli son rôle premier, celui de stocker du gaz pour le réseau espagnol.

Une étude menée conjointement par le MIT et Harvard est venue confirmer, quelques années plus tard, ce que beaucoup redoutaient déjà. Les chercheurs ont établi qu’une faille proche de la côte orientale espagnole avait été directement mise sous contrainte par les injections de gaz. Leur conclusion est sans appel : toute reprise de l’activité pourrait réveiller les secousses sismiques. En 2017, le ministère espagnol de l’Énergie a d’ailleurs définitivement écarté l’hypothèse d’une réouverture du site.

La facture record d’un chantier qui n’aura jamais stocké le moindre mètre cube de gaz

Par un décret du 3 octobre 2014, l’État espagnol a accordé 1,35 milliard d’euros d’indemnisation au consortium Escal UGS, concessionnaire du projet Castor, définitivement fermé après avoir déclenché ces centaines de micro-séismes côtiers sans jamais être mis en service. Le versement a été exécuté dans la précipitation : le décret royal validant la renonciation à la concession a été approuvé dès le lendemain, et la somme devait être réglée sous 35 jours ouvrables, avant la mi-novembre 2014.

Ce mécanisme de compensation express n’a toutefois pas résisté à l’examen juridique. Le Tribunal constitutionnel espagnol a fini par déclarer nuls et inconstitutionnels plusieurs articles du décret-loi, estimant que la procédure d’hibernation du stockage et la reconnaissance de l’indemnisation posaient problème sur le plan légal. La charge financière a finalement été transférée à l’entreprise gazière Enagás, via sa filiale Enagás Transporte, avec un remboursement étalé sur trente ans directement répercuté sur la facture de gaz des consommateurs espagnols.

L’addition continue pourtant de s’alourdir. Un arrêt du Tribunal suprême rendu début décembre 2025 a reconnu le droit à indemnisation d’Enagás Transporte, obligeant l’État espagnol à verser environ 250 millions d’euros supplémentaires pour l’entretien et le démantèlement du site, désormais situé au large d’Alcanar. Avec ces nouveaux coûts, estimés à 330 millions d’euros au total pour le démantèlement et la dette envers Enagás, la facture cumulée du projet Castor frôle désormais les 1,7 milliard d’euros.

Difficile de trouver un meilleur symbole du fossé qui peut exister entre l’ambition d’un projet énergétique et la réalité du sous-sol qu’il prétend maîtriser. Castor restera comme l’exemple d’une infrastructure coûteuse, jamais exploitée, mais dont la facture, elle, continue bel et bien de courir.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il écrit des articles scientifiques depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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