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Dans la grande salle commune de la coopérative Le Chez-Nous, à Wellington, Erma Arsenault place scrupuleusement les jetons et prépare les cartes avec quelques autres résidentes. Dans peu de temps débutera la séance de bingo de l'après-midi, l'une des activités les plus populaires de cet établissement pour aînés de l’Île-du-Prince-Édouard.
Ici, tous les échanges se font en français. Une évidence quotidienne pour les personnes âgées francophones de la région Évangéline qui ont trouvé dans ce foyer de soins communautaire un milieu de vie adapté à leur culture.
Je vis dans une atmosphère française ici. Le français, ça représente mon identité, ma vie. C'est important pour nous autres.
Enseignante pendant 35 ans à l’école Évangéline, Erma Arsenault est originaire d’Abram-Village. À 85 ans, elle habite au Chez-Nous depuis 2024, deux ans après le décès de son époux.
Alors qu'elle vivait seule à la maison, l'inquiétude grandissante de ses six enfants l'a poussée à déménager.
J'étais capable de me faire à manger. J'avais une femme qui venait nettoyer, mais le soir, mes enfants passaient chez nous, regardaient s'il y avait de la lumière, raconte-t-elle.

« Tant que tu peux te soigner toi-même, tu peux rester ici. Alors, moi, je reste jusqu'à ce que je peux plus! », plaisante Erma Arsenault.
Photo : Radio-Canada / Marine Ernoult
Refusant de devenir une charge pour ses enfants, le choix du Chez-Nous s'est imposé comme une évidence.
Je connaissais presque tout le monde ici. Alors, ça me disait bien, je ne suis jamais toute seule. J'ai toujours quelqu'un avec qui parler [...] On recrée comme une famille, salue-t-elle.
Aujourd'hui, Erma ne voit pas le temps passer. Entre les parties de cartes, la lecture, la télévision et les nombreuses visites, ses journées sont bien remplies.
Être soigné dans sa langue
Issue d'une famille entièrement francophone, Erma a appris l'anglais à l'école. C'est lors d'une formation d'enseignante aux Îles-de-la-Madeleine que son attachement à sa langue maternelle s'est consolidé : Le français m’a vraiment frappé.
Lorsque son mari a dû intégrer un foyer de soins anglophone à Summerside à cause du manque de places au Chez-Nous, l'éloignement culturel s'est fait sentir.
Pour Erma, l’anglais s'avère insuffisant pour exprimer ses besoins de santé. C'est pas pareil les sentiments en anglais que les sentiments en français, explique-t-elle, soulignant le soulagement de pouvoir échanger en français avec sa médecin de famille.
Je peux parler à ma médecin de la manière que je sais, puis elle me comprend. J'ai pas besoin de chercher des mots dans des livres.

Erma Arsenault reçoit régulièrement la visite de ses enfants et petits-enfants.
Photo : Radio-Canada / Marine Ernoult
Si Le Chez-Nous existe, c'est grâce à la ténacité de femmes comme Lorraine Gallant. La nonagénaire, mère de six enfants et grand-mère de 10 petits-enfants, s'est battue pendant trois ans aux côtés de Louise Arsenault pour bâtir Le Chez-Nous, ouvert en 1993.
Avant, le monde était obligé d'aller à Summerside, puis c'était dur pour du monde de par ici qu'avait pas de char pour voyager. Le monde s’ennuyait là-bas, rappelle Lorraine Gallant.
Genèse d'un foyer acadien
L’engagement de Lorraine est né de son expérience d'aide-soignante au Summerset Manor de Summerside, une résidence pour aînés anglophones.
Elle y a constaté à quel point les aînés francophones atteints de démence ou sous le coup du stress perdaient leur anglais pour revenir exclusivement à leur langue maternelle.

Lorraine Gallant aime passer ses journées dans sa chambre du Chez-Nous à tricoter.
Photo : Radio-Canada / Marine Ernoult
Elle se souvient notamment d'une vieille dame paniquée, secouant les barreaux de son lit en criant : Rouvre la claie!, une expression acadienne signifiant rouvre la barrière. Elle s'inquiétait pour ses vaches restées sous la pluie.
Le personnel anglophone, incapable de la comprendre, a fait appel à Lorraine. Nous autres, avec la base de l'acadien français, on savait que c'était "open the gate". J’ai pu la rassurer dans notre français, explique-t-elle.
Un jour, une collègue infirmière lui a lancé : Lorraine, pourquoi ne construis-tu pas un manoir chez toi et ne ramènes-tu pas tous ces Français avec toi?
Cette phrase a sonné comme un déclic.
C’est une des raisons pourquoi ç'a commencé. C'était pour tenir la culture, puis le langage, parce que ça virait trop en anglais.
On n'a pas eu besoin d'aller mener nos vieux grands-parents à Summerside. On les a laissés chez nous, souligne-t-elle.
Mon petit coin de ciel
Lorraine est à son tour résidente du Chez-Nous. À la suite d'accidents vasculaires cérébraux, son médecin l'a avertie qu'elle ne pouvait plus vivre seule ni conduire sa voiture. La gestion quotidienne de ses traitements devenait également compliquée.
Je me trompais. La bouteille de médicaments se retrouvait vide et j'oubliais d'en recommander. Ici, c'est le personnel qui s'en occupe, dit-elle avec soulagement.

Le foyer de soins communautaire Le Chez-Nous a été ouvert en 1993, après trois ans d'efforts communautaires, menés par Lorraine Gallant et Louise Arsenault.
Photo : Radio-Canada / Marine Ernoult
Depuis neuf ans, Lorraine privilégie le calme de sa chambre. Bien installée dans son fauteuil baigné de lumière près de la fenêtre, elle passe ses journées à tricoter des chandails, des couvertures et des écharpes, ou à faire des casse-têtes. Un havre de paix qu'elle surnomme affectueusement son petit coin de ciel.
Du côté de l'administration, Linda Arsenault, en poste depuis cinq ans, explique que la coopérative emploie 38 personnes et accueille 52 résidents autonomes.
Mais la demande est forte : la liste d'attente compte une soixantaine de personnes, pour un temps d'attente moyen de deux ans.
Pour entrer au Chez-Nous, le critère principal reste l'autonomie personnelle. Le français n'est pas une condition d'admission formelle, mais la majorité des résidents sont des francophones de la région Évangéline.
Défis de recrutement
Sur le plan des ressources humaines, la coopérative subit la pénurie de personnel francophone.
On essaie d'avoir quelqu'un en français, mais des fois, quand on n'est pas capable, on se trouve avec des Anglais.
L'équipe compte actuellement 70 % d'employés francophones et 30 % d'anglophones, l'administration veillant à ce qu'il y ait toujours du personnel francophone en service.
Cette présence francophone est essentielle, car la perte du bilinguisme avec l'âge est un phénomène qu’observe parfois Linda Arsenault.

Linda Arsenault, responsable de l'administration du Chez-Nous, gère notamment l'organisation des activités physiques pour les aînés.
Photo : Radio-Canada / Marine Ernoult
Parce qu'il y en a encore qu'ont pas été habitués à parler l'anglais. Ça fait, ils ont de la difficulté à s'exprimer en anglais. S'ils parlent pas beaucoup, ça se perd, confirme l'administratrice.
Dans leur chambre, Erma Arsenault et Lorraine Gallant expriment toutes les deux le désir de rester au Chez-Nous le plus longtemps possible. Toutefois, l'absence de structures médicalisées oblige certains aînés en perte d'autonomie à être transférés vers des établissements anglophones à Summerside.
Le projet d'ouverture d'une aile médicalisée au Chez-Nous, un temps envisagé avec le recrutement d'une infirmière, a été gelé en raison de la pandémie de COVID-19.
En attendant, Erma Arsenault aime répéter son plus grand conseil aux jeunes générations : Appréciez votre français, continuez à vivre dans votre langue, parce que quand vous serez vieille et vieux, vous en aurez besoin!


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