À environ un kilomètre de la plage de Knokke-Heist reposent quelque 35 000 tonnes de munitions de la Première Guerre mondiale, soit plus de trois fois le poids de la tour Eiffel. Selon les estimations de l’Université de Gand et des autorités belges, au moins un tiers de ce stock est chimique : ypérite, chlore, phosgène. L’État belge le sait depuis plus d’un demi-siècle. Sa décision est prise : on n’y touche pas.
Retirer ces obus ferait courir plus de risques que de les laisser dormir.
À retenir
- 35 000 tonnes de munitions de 14-18, dont environ 11 600 tonnes d’armes chimiques, reposent depuis 1920 à 1 km de Knokke-Heist
- Les obus sont enfouis sous 2 à 4 mètres de sable et de vase qui ralentissent leur corrosion
- Les autorités belges jugent l’extraction trop dangereuse et préfèrent surveiller le site chaque année
Sommaire
Novembre 1919 : un navire par jour
Après l’armistice, la Belgique se retrouve avec des stocks colossaux de munitions abandonnées sur d’anciens champs de bataille. Les collecter et les entreposer provisoirement provoque des situations extrêmement dangereuses, et il est trop risqué de les désamorcer. Fin 1919, le gouvernement choisit de les jeter à la mer, une pratique courante à l’époque.
Pendant six mois, de novembre 1919 à mai 1920, une cale de navire est vidée chaque jour sur le banc du Paardenmarkt. Le site couvre environ 3 km², par des fonds de 1,5 à 5,5 mètres.
Puis l’affaire tombe dans l’oubli. Il faut attendre 1971 et les travaux d’extension du port de Zeebrugge pour que des dragages butent sur des obstacles. Des plongeurs identifient des munitions, et des relevés acoustiques et magnétiques dessinent ensuite un périmètre pentagonal autour du dépôt.
Pendant cinquante ans, personne n’a su ce qui dormait là.
Quatre mètres de vase en guise de couvercle
Aujourd’hui, les obus sont enfouis sous deux à quatre mètres de sable et de vase. Cette accumulation de sédiments fins s’explique en grande partie par la construction de l’avant-port de Zeebrugge, et les engins se sont eux-mêmes enfoncés dans le fond. Privée d’oxygène, la ferraille se corrode beaucoup plus lentement.
Les chercheurs ont prélevé des échantillons dans certaines munitions. Les explosifs de 14-18 (TNT, DNT, DNB, acide picrique) y sont toujours présents et gardent leur énergie, sans être devenus plus sensibles aux chocs ou aux frottements.
La part réellement chimique du stock fait débat. L’estimation officielle parle d’environ un tiers, mais en 2013, après avoir fouillé les archives du gouvernement, des scientifiques ont jugé ce chiffre sous-évalué. Leur raisonnement : à l’époque, les munitions classiques étaient en général détruites par explosions contrôlées, une option jugée trop risquée pour les obus chimiques. Il se pourrait donc que la quasi-totalité des 35 000 tonnes soit toxique.
Pourquoi personne ne remonte ces obus
Le Service public fédéral Santé publique, qui gère le site depuis 1995, écarte aussi bien l’extraction que l’encapsulage, jugés ni faisables ni sûrs. Même avec des moyens illimités, le nettoyage prendrait des décennies.
La zone est interdite à la pêche et au mouillage, une mention portée sur les cartes hydrographiques, et elle est surveillée. Des échantillons sont prélevés chaque année.
Depuis 2018, ces prélèvements détectent pourtant des fuites.
Les substances liées aux munitions sont mesurées à de très faibles concentrations, et la probabilité d’incident est jugée très faible. L’Institut royal des sciences naturelles de Belgique range toutefois le Paardenmarkt parmi les sites marins les plus dangereux du pays, à cause de sa proximité avec le port de Zeebrugge et l’une des routes maritimes les plus fréquentées du monde.
Ce que les scientifiques gardent à l’œil
Une étude fédérale conclue en 2001 recommandait de cartographier en continu l’érosion et l’accumulation des sédiments. Si les munitions venaient à refaire surface, la construction d’une île artificielle par-dessus le dépôt avait même été évoquée.
Le Paardenmarkt n’a rien d’une exception : après les deux guerres mondiales, des quantités énormes d’armes chimiques et conventionnelles ont été immergées dans les mers européennes peu profondes. Les sites de Bornholm, du Skagerrak ou du Wadden allemand posent des questions comparables.
Source : health.belgium.be


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