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« On est improbables », rigole Richard Blackburn. « Perdus en pleine campagne, partir une compagnie avec des marionnettes géantes… Les gens nous disaient : “mais, vous êtes fous! Qu’est-ce que vous faites?” »
50 ans après le saut dans le vide de Richard Blackburn et de René Charbonneau, la création d’une compagnie de théâtre expérimentale en dehors des grands centres, la question ne se pose plus.
On s’est laissé rêver, et on a laissé le territoire nous interpeller. Ce territoire qu’évoque Richard, situé au confluent de deux rivières à Upton, est une source d’inspiration sans limite pour les fondateurs du Théâtre de la Dame de Cœur (TDC), et deviendra le lieu de naissance d’une institution reconnue à l'international.

50 ans plus tard, la passion est toujours aussi présente pour René Charbonneau et Richard Blackburn.
Photo : Radio-Canada
L’histoire d’un lieu
Tout commence sur le site qui fut d’abord l’hôte d’un moulin, en 1853, puis d’une école ménagère, et finalement d’une base de plein air, avant d’être laissé à l’abandon quelques années.
Richard et René y installent leur toute jeune compagnie, et squattent les lieux pendant 10 ans avant que le ministère de la Culture et la Municipalité d’Upton n’y légalisent leur présence.

La quiétude du site d'Upton a été l'étincelle créative de plusieurs productions.
Photo : Radio-Canada / Éric Carbonneau
Je ne m’attendais jamais à rester aussi longtemps ici, confie René Charbonneau.
Tu arrives ici, tu te mets à la tâche, tu te mets en mode de création, et là, la vie passe.
Il se retrouve happé par l’énergie créative des lieux. Par l’eau qui coule tout le temps, et l’ionisation de l’eau à cause [du barrage], décrit le cofondateur.

L'environnement et les changements climatiques sont des thématiques omniprésentes dans la plupart des créations du TDC.
Photo : Radio-Canada / Éric Carbonneau
Une énergie et un rapport à l’environnement qui seront omniprésents dans toutes les allégories présentées sur scène au fil des ans.
Big bang
Les marionnettes géantes arrivent dans l’histoire en 1979. Richard et René exploitent pour la première fois toute cette richesse du site où ils sont installés en imaginant une pièce où les deux esprits des rivières, sous forme humanoïde, célèbrent l’endroit où leurs lits se fusionnent pour rejoindre la mer.
La marionnette géante, ce qu’on a découvert à force de travailler avec, c’est qu’elle est extraordinaire pour rendre sensible une intimité entre l’espace et le temps.
C’est donc un spectacle de marionnettes géantes sur l’eau qui voit le jour, les personnages flottant grâce à un système de kayak et de cordage. La production a été lancée en toute modestie, avec une petite subvention fédérale, presque rien, mentionnent les créateurs, et une poignée d’artistes venus d’un peu partout pour embarquer dans cette folie, pas payés, mais logés et nourris.
Ça s’est avéré un big bang artistique, une manière de sortir des rangs du théâtre de répertoire, et s’assurer qu’on serait dans l’imaginaire créatif, souligne Richard Blackburn.

La salle accueille jusqu'à 500 spectateurs. Les bancs pivotent à 270 degrés et sont agrémentés de bretelles chauffantes.
Photo : Radio-Canada / Éric Carbonneau
Pour lui et René, qui étaient deux étrangers sur ce site abandonné, ça a aussi été une manière de créer nos racines profondes avec le milieu.
Travail d’équipe
Ce sont maintenant une cinquantaine de personnes qui travaillent sur les productions du TDC. De la dramaturgie aux effets spéciaux et à la technique de scène en passant par la confection des personnages, couture, soudage et impression 3D.

Les concepteurs utilisent autant que possible des matériaux recyclés dans la création des marionnettes.
Photo : Radio-Canada / Éric Carbonneau
Et, bien sûr, les marionnettistes. Pour La folle épopée de M. Paul, pièce présentée cet été, ils sont huit, mais ils font le travail de 16 personnes!, assure Richard.
Élise Lessard-Mercier et Vincent Lachance sont de cette équipe. Avant la tombée des rideaux, ils s’échauffent, se préparant à porter des personnages pouvant peser jusqu’à 30 kilogrammes.

Élise Lessard-Mercier et Vincent Lachance font partie de l'équipe de huit marionnettistes de La folle épopée de M. Paul.
Photo : Radio-Canada / Éric Carbonneau
Les marionnettistes utilisent un harnais spécial pour répartir le poids qui a été développé par le TDC en collaboration avec le département de médecine sportive de l’Université de Montréal.
Dans les coulisses, c’est une réelle chorégraphie qui s'installe. Durant tout le spectacle, les marionnettistes doivent être au bon endroit, au bon moment.
On doit mettre cette marionnette à tel endroit dans le castelet et telle autre à tel endroit. Qui est disponible? Parce que, des fois, moi, je suis en dessous du public. Je n’ai pas le temps de me rendre, illustre Vincent Lachance.
C’est au croisement du théâtre, du cirque, de la danse… c’est vraiment un art sportif.

Il faut parfois plusieurs marionnettistes pour manipuler un seul personnage.
Photo : Radio-Canada / Éric Carbonneau
Qui s’occupera d’actionner les bras pendant que l’autre façonne les expressions faciales? Comment faire passer un personnage dans un endroit restreint? Ou soulever un mastodonte assez haut pour qu’il soit vu de tous?
Pour préparer ce mode d’emploi précis, les marionnettistes se pratiquent pendant 180 heures avant la première d’une production.
Chose certaine, pour les artisans de la scène comme pour les créateurs, la passion est commune, et la partager est un sincère plaisir.
Et les 50 prochaines années?
Sur 50 ans, le théâtre aura conçu un nouveau médium, fait briller la culture en région, mais aussi rayonné à l’international, présentant des productions à Singapour, au Japon, en Norvège, à New York, en Chine, à Taiwan.

« La surdimension est une spécialité maison dont le but ultime est de rejoindre nos propres démesures intérieures », décrit le TDC sur son site.
Photo : Radio-Canada / Éric Carbonneau
Au-delà de toutes ces anecdotes qui sont trop nombreuses, fait remarquer Richard Blackburn, la rétrospective, c’est de voir comment l’utopie originelle continue à pulser encore aujourd’hui.
Le rêve, c’est que, pour les 50 prochaines années, cette utopie-là continue à pulser.


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