Imaginez une rivière de whiskey en feu serpentant dans les ruelles pavées de Dublin, et des habitants se précipitant pour la boire plutôt que de fuir. Ce fait divers du dix-neuvième siècle semble tout droit sorti d’une fiction. Pourtant, il s’est réellement produit, et son dénouement est encore plus surprenant que l’incendie lui-même.
À retenir
- En 1875, l’incendie d’un entrepôt de Dublin a libéré un torrent de whiskey enflammé de plus de quatre cents mètres dans les rues du quartier des Liberties.
- Le capitaine James Ingram a renoncé à l’eau, inefficace contre l’alcool en feu, et a utilisé du sable et du fumier de cheval pour endiguer le brasier.
- Les treize victimes ne sont pas mortes des flammes mais d’une intoxication alcoolique aiguë après avoir bu le whiskey brut qui s’écoulait dans les rues.
Un incendie qui déverse des litres d’alcool brûlant dans les rues de Dublin
Tout commence dans le quartier des Liberties, un secteur populaire de Dublin connu pour ses distilleries et ses entrepôts de spiritueux. Dans la malterie et l’entrepôt sous douane de Laurence Malone, situés Chamber Street, environ 5 000 barriques de whiskey et autres alcools dormaient tranquillement. Un contrôle effectué en fin d’après-midi n’avait rien révélé d’anormal. Quelques heures plus tard, tout avait basculé.
L’alarme est donnée vers vingt heures, selon le compte rendu de l’Irish Times de l’époque. Le feu se propage à une vitesse qui surprend jusqu’aux pompiers locaux, les fûts de bois cédant sous la pression et la chaleur. Le whiskey, hautement inflammable, s’échappe alors en masse et transforme l’entrepôt en un brasier incontrôlable.
Ce qui suit tient presque du cauchemar liquide. Un véritable fleuve d’alcool enflammé se forme, mesurant environ soixante centimètres de large et quinze centimètres de profondeur, sur plus de quatre cents mètres le long de Mill Street. Les flammes bleutées caractéristiques de la combustion d’alcool dansent à la surface de ce torrent, éclairant les façades et semant la panique dans les rues adjacentes.
La stratégie inattendue du capitaine James Ingram pour dompter les flammes avec du fumier
Face à ce brasier d’un genre inédit, le capitaine James Robert Ingram, qui dirige la brigade de pompiers, prend une décision qui va à l’encontre de tous les réflexes habituels. L’eau, l’arme universelle contre le feu, se révèle ici totalement contre-productive. Elle ne ferait qu’étaler le liquide en flammes sur une surface encore plus large, aggravant la situation au lieu de la contenir.
Ingram opte donc pour une stratégie à base de matériaux absorbants. Ses hommes utilisent du sable et, de manière assez inattendue, du fumier de cheval récupéré dans les écuries voisines. Ce choix n’a rien d’anecdotique : le fumier, par sa texture et sa capacité à absorber les liquides, permet de créer des barrages efficaces capables de canaliser et d’étouffer progressivement le flot de whiskey enflammé.
Les pompiers pellettent donc frénétiquement ce matériau improvisé pour ériger des digues de fortune. Cette méthode, bien que peu glamour, fonctionne. Elle permet de contenir l’avancée du torrent de feu et d’éviter que l’incendie ne s’étende davantage dans le quartier densément peuplé des Liberties. Las Fallon, pompier retraité devenu historien, revient en détail sur cette intervention dans son ouvrage The Great Liberties Whiskey Fire, paru en 2019 aux éditions Kilmainham Tales.
Treize morts sans aucune brûlure : la véritable cause du drame enfin dévoilée
Voici l’élément le plus troublant de cette histoire. Malgré l’ampleur spectaculaire de l’incendie et la rivière de feu qui a traversé une partie de la ville, aucun décès n’est directement attribué aux flammes elles-mêmes. Le bilan humain, treize morts, trouve son origine ailleurs, dans un comportement aussi tragique qu’absurde avec le recul.
Alors que le whiskey s’écoulait dans les rues, de nombreux habitants des Liberties, un quartier modeste où l’alcool coûtait cher, ont vu dans ce désastre une opportunité inespérée. L’Irish Times rapportait que des casquettes, des écuelles et toutes sortes de récipients improvisés servaient à puiser la liqueur s’échappant des bâtiments en feu. Certains allaient jusqu’à retirer leurs bottes pour s’en servir de gobelets de fortune.
Le problème, c’est que ce whiskey n’avait rien à voir avec celui que l’on sert dans un verre. Il s’agissait d’alcool brut de fût, non dilué, à une teneur bien supérieure à celle vendue en magasin. Les conséquences ne se sont pas fait attendre. Huit hommes ont été transportés dans un état comateux au Meath Hospital, douze au Jervis Street Hospital, trois au Stevens’ Hospital et un autre au Mercer’s Hospital. Ces chiffres, précise le journal, ne représentaient même pas la totalité des personnes affectées. Au final, treize d’entre elles ont succombé à une intoxication alcoolique aiguë, et non aux flammes qui faisaient pourtant les gros titres.
L’incendie a par ailleurs causé des dégâts matériels considérables, avec trente-cinq maisons détruites et plusieurs porcs tués, le flot ayant atteint jusqu’au secteur du Coombe. Mais c’est bien cette leçon paradoxale qui reste gravée dans l’histoire de Dublin, celle d’une catastrophe où le danger le plus mortel ne venait pas du feu, mais de la tentation de boire ce qui semblait être une offrande gratuite tombée du ciel.
Cet épisode, aussi étrange que fascinant, illustre à quel point les catastrophes industrielles peuvent produire des effets secondaires inattendus. Entre l’ingéniosité improvisée d’un capitaine de pompiers et l’imprudence collective de riverains attirés par l’odeur du gâchis, cet incendie dublinois reste un cas d’école, rappelé aujourd’hui grâce aux travaux d’historiens qui continuent d’éplucher les archives de l’époque.


8 hour_ago
47



























.jpg)






French (CA)