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35 pays assemblent en Provence une machine de 23 000 tonnes : ce qui a repoussé de 18 ans son premier allumage n’était ni la physique ni l’argent

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Et si le Soleil avait une doublure, ici, en France ? Dans le sud du pays, une machine de 23 000 tonnes prend forme pour reproduire la fusion nucléaire. Son lancement devait arriver il y a une dizaine d’années. Il n’aura finalement lieu qu’en 2034, après la découverte de fissures qui ont forcé le démontage d’une partie cruciale du réacteur.

À retenir

  • ITER, un tokamak de 23 000 tonnes construit à Saint-Paul-lez-Durance par 35 pays, vise à reproduire la fusion nucléaire comme le Soleil
  • La mise en service complète est repoussée à 2034, avec un surcoût estimé à environ 5 milliards d’euros
  • Des fissures de corrosion sous contrainte détectées en 2021 ont contraint au remplacement complet des 23 kilomètres de tuyaux de refroidissement de l’écran thermique

23 000 tonnes d’acier pour reproduire le soleil en Provence

À Saint-Paul-lez-Durance, non loin d’Aix-en-Provence, un chantier hors norme occupe le paysage depuis plus d’une décennie. ITER, pour International Thermonuclear Experimental Reactor, est un tokamak : une chambre en forme d’anneau destinée à confiner un plasma brûlant à plusieurs dizaines de millions de degrés grâce à des champs magnétiques colossaux.

L’objectif est simple à énoncer, beaucoup plus complexe à réaliser : fusionner des noyaux d’hydrogène comme le fait notre étoile, pour produire de l’énergie sans les déchets de longue durée de vie de la fission nucléaire classique. Une sorte de mini-Soleil apprivoisé, posé au milieu des pins provençaux.

Pour y parvenir, l’organisation ITER a dû assembler une structure impressionnante. Selon ses propres chiffres, la machine pèsera au total environ 23 000 tonnes, soit l’équivalent de plusieurs tours Eiffel empilées. Chambre à vide, aimants supraconducteurs, écrans thermiques : chaque pièce est unique, fabriquée sur mesure par des industriels répartis dans le monde entier.

Ce projet rassemble trente-cinq pays, de l’Union européenne aux États-Unis en passant par la Chine, la Russie, le Japon, l’Inde et la Corée du Sud. Une coopération scientifique rare, qui explique aussi en partie la complexité logistique d’un chantier où chaque composant voyage parfois sur des milliers de kilomètres avant d’arriver en Provence.

Un retard de 18 ans : comment le calendrier d’ITER a déraillé

À l’origine, les premiers plasmas d’ITER étaient attendus au milieu des années 2010. Le temps a passé, les contraintes techniques se sont accumulées, et le calendrier a glissé année après année. Aujourd’hui, la mise en service complète du réacteur est annoncée pour 2034, soit un report cumulé d’environ dix-huit ans par rapport aux premières projections.

Le directeur général d’ITER, Pietro Barabaschi, a confirmé ce nouveau calendrier à la mi-2024. Il a reconnu à cette occasion que le démarrage des expériences, initialement espéré pour 2025, n’interviendrait pas avant 2034. Un report qui s’accompagne d’un surcoût estimé à environ 5 milliards d’euros, selon les informations relayées par la presse spécialisée.

Ce genre de glissement n’a rien d’inédit sur un projet d’une telle ampleur. Construire une machine qui n’a jamais existé, avec des pièces produites par des dizaines d’industriels différents, implique son lot d’imprévus. Mais le coup dur le plus marquant de ces dernières années reste sans doute la découverte d’un défaut caché au cœur même du réacteur.

Des fissures invisibles qui ont forcé le démontage de l’écran thermique

Tout commence par un test d’étanchéité à l’hélium, réalisé fin 2021 sur un élément de l’écran thermique de la chambre à vide, livré un an et demi plus tôt. Ce test révèle une fuite. Rien d’alarmant en apparence, mais les équipes d’ITER décident d’investiguer en profondeur, et ce qu’elles trouvent change la donne.

La cause identifiée est une fissuration par corrosion sous contrainte. En clair, les tuyaux de refroidissement avaient subi des contraintes mécaniques lors des opérations de cintrage et de soudage. Combinées à des résidus de chlore laissés près des soudures, ces contraintes ont créé des fissures atteignant jusqu’à 2,2 millimètres de profondeur, un chiffre confirmé par ITER.

Ces résidus de chlore provenaient en réalité du procédé d’argenture utilisé pour recouvrir les panneaux. Le rinçage à l’eau, censé éliminer ces traces, n’avait pas fait le travail correctement. Trois panneaux ont été identifiés comme défectueux sur près de cinq cents fabriqués, un taux faible mais suffisant pour inquiéter les ingénieurs sur la fiabilité à long terme de l’ensemble.

Plutôt que de prendre un risque sur une pièce aussi critique, ITER a tranché pour la solution la plus radicale : retirer et remplacer la totalité des tuyaux de refroidissement de l’écran thermique, soit environ 23 kilomètres de tubulures. Les nouveaux tuyaux, en acier 316L, sont posés sans revêtement d’argent, pour supprimer définitivement la source de chlorures à l’origine du problème.

Conséquence directe de cette décision : le secteur 6, un module déjà descendu dans le puits du tokamak, a dû être ressorti pour permettre les réparations. ITER a rendu ces défauts publics fin 2022, en prévenant d’emblée que l’impact sur le calendrier et les coûts ne serait pas négligeable. On connaît aujourd’hui l’ampleur réelle de cet impact.

Malgré ce contretemps, le chantier avance. À l’été 2026, le sixième module de secteur sur neuf a été installé dans le puits, portant la chambre à plasma aux deux tiers de sa réalisation. Peu après, à l’automne, la livraison du secteur 2 de la chambre à vide par l’Europe a complété la présence sur site de tous les composants du cœur du tokamak.

Dix-huit ans de retard, cela peut sembler énorme sur le papier. Mais à l’échelle d’un projet qui tente de reproduire, sur Terre, le mécanisme qui alimente le Soleil depuis des milliards d’années, chaque fissure détectée à temps vaut sans doute mieux qu’un accident sur une machine conçue pour fonctionner pendant des décennies. Reste à voir si 2034 tiendra, cette fois, la promesse d’un premier plasma.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il écrit des articles scientifiques depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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