Un vertige calculé au millimètre près. Dans la province chinoise du Guizhou, un pont routier suspend désormais ses quatre voies à 625 mètres au-dessus d’une rivière encaissée entre deux falaises. Pensé pour les voitures, l’ouvrage a surtout été conçu, dès l’origine, pour attirer les touristes en masse.
À retenir
- Le pont du Grand Canyon de Huajiang, au Guizhou, culmine à 625 mètres de hauteur et réduit à deux minutes un trajet qui nécessitait auparavant un long détour routier
- Dès sa conception, l'ouvrage intègre des attractions touristiques : ascenseur panoramique, café perché, salle d'observation vitrée, saut à l'élastique et spectacles son et lumière nocturnes
- Depuis son ouverture en septembre 2025, le site a attiré plusieurs millions de visiteurs et généré de nombreux emplois ainsi que l'installation de centaines de restaurants et hébergements locaux
Le relief du Guizhou n’a jamais fait de cadeau aux ingénieurs. Entre les comtés de Guanling et de Zhenfeng, le canyon creusé par la rivière Beipan obligeait jusqu’ici les automobilistes à un détour interminable, fait de lacets et de descentes prudentes. Il fallait parfois deux heures pour relier deux points pourtant proches l’un de l’autre.
Avec le pont du Grand Canyon de Huajiang, ce calvaire routier est devenu un souvenir. Les véhicules franchissent désormais le vide en à peine deux minutes, portés par une travée principale de 1 420 mètres, sans le moindre pilier pour la soutenir en son centre.
L’ensemble de l’ouvrage s’étire sur 2 890 mètres et compte quatre voies de circulation, intégrées à l’autoroute S57 Liuzhi-Anlong. Les travaux, lancés en janvier 2022, se sont achevés en trois ans et huit mois, pour un coût avoisinant les 2,1 milliards de yuans, soit environ 295 millions de dollars selon les estimations relayées par Futura.
Avant d’ouvrir la circulation en septembre 2025, les équipes ont soumis la structure à rude épreuve. Pendant cinq jours, 96 camions ont circulé simultanément sur le tablier pour simuler une charge maximale, tandis que 400 capteurs surveillaient en temps réel la tension des câbles. Un protocole qui en dit long sur la marge de sécurité exigée avant de laisser le public s’aventurer au-dessus d’un tel abîme.
Un pont pensé comme un parc d’attractions suspendu à 626 mètres
Avec ses 625 mètres de vide sous le tablier, l’ouvrage détrône le pont de Beipanjiang, situé dans la même province et plafonnant à 565 mètres. La comparaison qui frappe le plus les esprits reste celle de l’Empire State Building : la tour new-yorkaise pourrait tenir intégralement sous le tablier, avec encore une bonne marge au-dessus de sa flèche.
Mais la prouesse technique n’explique pas tout. Les poutres en treillis d’acier, qui composent l’ossature du pont, pèsent à elles seules environ 22 000 tonnes. Un choix d’ingénierie qui répondait aussi à une logique économique : grimper en hauteur plutôt que de creuser des tunnels interminables dans la montagne, afin de limiter les coûts et la fatigue des conducteurs sur de longs trajets souterrains.
Ce qui distingue vraiment Huajiang, c’est la manière dont le tourisme a été intégré au projet dès les premiers plans, et non ajouté après coup. Un ascenseur panoramique de 207 mètres conduit les visiteurs au sommet en une minute à peine, jusqu’à un café perché à 800 mètres au-dessus de la rivière, où le vertige se déguste presque en même temps que le breuvage.
Le site propose également une salle d’observation vitrée de 1 000 mètres carrés, avec plus de 600 mètres de vide directement sous les pieds des curieux. S’y ajoutent une poutre d’équilibre suspendue, du saut à l’élastique et même du parachutisme à basse altitude. L’ensemble est présenté comme le premier complexe chinois mêlant infrastructure routière et parc d’attractions, une sorte de fusion entre génie civil et loisirs extrêmes.
La nuit tombée, un spectacle son, lumière et eau est proposé deux fois par jour. Le contrat d’éclairage a été confié à la société cotée Haorsai, avec une projection laser pensée pour se refléter sur un écran d’eau de 300 mètres de long, transformant le canyon en toile de fond grandeur nature.
3,3 millions de visiteurs et une économie locale transformée par le vide
Les chiffres de fréquentation donnent le vertige autant que le pont lui-même. Selon l’agence Xinhua, environ 3,3 millions de visites ont été enregistrées depuis l’ouverture du site. Pendant les congés du Nouvel An chinois 2026, la seule zone touristique du pont a accueilli 550 000 visites, les spectacles nocturnes incitant les touristes à prolonger leur séjour sur place à plus de quatre heures en moyenne.
En juin 2026, Euronews évoquait de son côté plus de 2,3 millions de touristes selon les autorités locales, un volume qui confirme l’ampleur du phénomène sans pour autant trancher définitivement sur les méthodes de comptage utilisées d’une source à l’autre.
Cette affluence a profondément remodelé l’économie des environs. Plus de 200 restaurants et chambres d’hôtes se sont installés depuis l’ouverture, et près de 1 000 habitants ont trouvé un emploi directement lié à l’activité touristique, selon les déclarations d’un député à l’Assemblée nationale populaire. Dans le canton de Huajiang, certains établissements affichent désormais complet les week-ends et jours fériés.
Un détail illustre bien ce basculement : la zone allouée autour de l’infrastructure représente 50 kilomètres carrés, soit un territoire pensé à l’échelle d’une petite ville entièrement dédiée à l’exploitation touristique d’un pont. De quoi rappeler que, dans le Guizhou, le vide lui-même est devenu une ressource économique à part entière.
Reste une question de nuance, assez révélatrice de la manière dont circulent parfois les informations autour de ce genre de record. La durée du trajet évité varie selon les sources : deux heures selon les médias chinois et CGTN, environ 70 minutes selon d’autres recensements. Une homologation Guinness évoquant une hauteur de 626,01 mètres circule également sur certains sites, sans confirmation par une source de presse reconnue à ce jour. Le pont de Huajiang n’en reste pas moins une démonstration assez frappante de ce que l’ingénierie moderne peut accomplir quand elle décide de transformer un obstacle géographique en attraction à part entière.


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