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La conversation téléphonique démarre en anglais. Pour parler de son nouvel album, le magistral et orchestral With Every Breath I Take, avec la native de Miami, ça va de soi, non ? Cécile McLorin Salvant pose la question en anglais : « Should we speak French or should we speak English ? » Réponse ouverte : « As you wish. » Réplique éclair : « No. As YOU wish. What language the article’s gonna be in ? » En français. « Eh bien alors, parlons français. »
C’est sa langue première, après tout, signifie-t-elle sans le dire. Père haïtien (médecin), mère française à la tête d’une école d’immersion francophone à Miami, elle n’est américaine que par les voies des chorales locales. Son piano, de base classique, est universel. Son répertoire est un vaste monde : elle a donné tout autant l’American Tune, de Paul Simon, que la Petite musique terrienne, de l’opéra-pop Starmania, et un plein catalogue de standards. Son tout nouvel album, enregistré en deux jours intenses et extraordinaires dans le même espace-temps que le fameux Metropole Orkest néerlandais, dirigé par Jules Buckley, tient du rêve exaucé.
Le miracle de la prise directe
Allez voir sur les plateformes numériques le film de la session de Left Over, la seule pièce originale de l’album, sa création, où elle chante, joue du piano, entourée par l’orchestre comme s’il était les excroissances de son cœur. De l’extérieur, on dirait de la magie, même si l’on sait que ce n’en est pas. Chose certaine, il se passe quelque chose. « Je pense que oui, pour nous, il y a un côté… un peu miraculeux ! J’exagère, mais… voilà : il y a ce moment où l’on sent qu’on va arriver à faire quelque chose ensemble. Et ça, c’est pas seulement moi et l’orchestre. C’est moi, l’orchestre, les musiciens du trio, le chef d’orchestre Darcy [James Argue], qui a fait les arrangements, Todd [Whitelock], l’ingénieur qui est en train de capturer le son, et même ceux qui tournent la vidéo… Être tous en train de travailler vers ce but, c’est toute une expérience. Et forcément, pour Left Over, une chanson où il y a beaucoup de rubatos [elle passe à l’anglais, dans l’emportement], the take is the take, we have to go with what we have. On doit être dans le moment, un vrai moment. »
Dans chacun de ses neuf albums — parus presque sans discontinuer depuis 2010, c’est une prolifique et une dynamique —, Cécile McLorin Salvant inclut toujours une chanson à elle. Une signature, en quelque sorte. Sa force est dans l’intégration à l’ensemble, au style de chaque projet. Ici, du Stephen Sondheim (l’immense Send in the Clowns) et du Bertolt Brecht et Kurt Weill (Barbara Song) précèdent Left Over, et pas loin ensuite, ce sont Les parapluies de Cherbourg qu’elle va chercher chez Jacques Demy et Michel Legrand. Pas question de se contenter du Great American Songbook.
Un album doux de sentiments forts
Ce qui lie ces chansons ? Elles touchent. « J’ai choisi vraiment à l’instinct, surtout des chansons qui sont ultra-importantes dans ma vie. Des chansons que ma mère jouait quand j’étais petite, il y en a une que j’ai chantée au mariage de ma sœur, il y a des chansons que j’ai apprises avec mon premier prof de jazz, qu’enfin, 20 ans après, je comprends un peu mieux. Il y a des chansons qui me font penser à des personnes que j’ai perdues. Chaque fois que je les chante, je pense à elles. »
Parmi les commentaires, sur la page du film de la session de Left Over, on peut lire ceci : « Thank God there is still beauty in the world. » Quand on est venue au monde pas si loin des balles de golf du va-t-en-guerre de Mar-a-Lago, ne ressent-on pas que la musique est plus que jamais le dernier rempart du beau et du bon ? « Plus que jamais, je ne sais pas, nuance l’interprète. S’il est vrai qu’on est dans une période moche, il y a eu des périodes vraiment horribles pour les êtres humains ! Et il y a toujours eu de la musique pour accompagner ces périodes. Pour alléger, pour aider, pour soulager un peu. Tant bien que mal. »
Elle continue sur sa lancée. « Je pense qu’aujourd’hui, ce qui est différent de toute autre période, c’est qu’on a une technologie maintenant qui avance de manière incroyable et qui nous sépare du côté humain de la musique. On ne sait plus communiquer. Le toucher humain, le côté humain où on est les uns avec les autres, où on s’écoute, où on entend une voix, des instruments, tout ça, c’est rare et c’est très, très, très important, je pense. » D’où cet orchestre où tout le monde est à proximité, y compris la chanteuse-pianiste. Laquelle espère ardemment que les astres s’alignent et qu’il soit possible de promener un tel orchestre et un tel album tout autour de la planète. Au Festival international de jazz de Montréal, elle aura un quartet et promet d’étonner. « On va faire un peu de l’album, mais aussi des choses pas encore enregistrées. » Et Cécile de chuchoter au bout du fil : « Le spectacle orchestral, un jour, on va le faire pour les gens, c’est ma promesse. » Oh yes, oh que oui.
Cécile McLorin Salvant sera en spectacle au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts, le vendredi 26 juin à 20 h, dans le cadre de la série Les Grands Concerts du Festival international de jazz de Montréal.


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