On entend souvent dire, de manière poétique ou sentimentale, qu’une mère a son enfant « dans la peau » ou qu’elle le porte dans son cœur toute sa vie. Ce que l’on prenait pour une jolie métaphore sur l’attachement maternel indéfectible est en réalité une vérité biologique littérale, et quelque peu vertigineuse. La grossesse n’est pas une simple cohabitation temporaire de neuf mois où deux organismes se séparent proprement à la naissance. C’est un événement qui modifie l’organisme maternel au niveau cellulaire pour toujours. Des décennies après l’accouchement, votre corps abrite encore des morceaux vivants de vos enfants.
Le phénomène du microchimérisme fœtal
Pendant la grossesse, le placenta agit comme une barrière sélective entre la mère et l’enfant, mais il n’est pas hermétique. Il permet des échanges de nutriments et d’oxygène, mais aussi un trafic cellulaire intense à double sens. Des cellules de la mère passent chez l’enfant (on en retrouve chez des adultes), et inversement, des cellules souches du fœtus s’échappent dans la circulation sanguine de la mère.
Ce phénomène porte un nom scientifique : le microchimérisme fœtal. Une fois dans le sang maternel, ces cellules étrangères (qui possèdent un ADN différent de celui de la mère) ne sont pas détruites par le système immunitaire. Au contraire, elles migrent vers différents organes et s’y installent durablement, s’intégrant aux tissus locaux. On a retrouvé des cellules fœtales dans la peau, le foie, les reins, la thyroïde, le cœur et même le cerveau des mères.
La preuve la plus irréfutable de ce phénomène a été apportée par une étude fascinante publiée dans la revue PLOS ONE par l’équipe du Dr J. Lee Nelson au Fred Hutchinson Cancer Research Center. Les chercheurs ont analysé le cerveau de femmes décédées (certaines très âgées, jusqu’à 90 ans). Pour les identifier, ils ont cherché la présence du chromosome Y (spécifique aux hommes). Résultat : ils ont trouvé de l’ADN masculin dans le cerveau de la majorité des femmes qui avaient donné naissance à des garçons des décennies plus tôt. Ces cellules étaient non seulement présentes, mais vivantes et fonctionnelles.
Crédit : Jacob Wackerhausen
Des cellules qui soignent la mère ou qui l’attaquent ?
Mais pourquoi ces cellules restent-elles ? Sont-elles des parasites ou des alliés ? La science suggère que c’est une épée à double tranchant. D’un côté, ces cellules fœtales sont impliquées dans certaines maladies auto-immunes : le système immunitaire de la mère peut finir par attaquer ces « étrangers », provoquant des réactions comme la polyarthrite rhumatoïde.
Cependant, dans de nombreux cas, elles semblent jouer un rôle de gardien et de réparateur. Les cellules fœtales étant des cellules souches pluripotentes (capables de se transformer en n’importe quel type de tissu), elles semblent se précipiter vers les zones lésées du corps maternel pour aider à la régénération. Des observations sur des souris ont montré que si l’on endommage le cœur d’une souris gestante, les cellules fœtales migrent vers le cœur et se différencient en cellules cardiaques pour réparer les dégâts. De même, elles pourraient jouer un rôle dans la protection contre certains cancers (notamment du sein).
Ainsi, l’enfant laisse derrière lui une petite armée biologique pour protéger celle qui lui a donné la vie, une forme d’assurance-vie cellulaire. Le lien mère-enfant est donc littéralement inscrit dans la chair, bien au-delà de la coupure du cordon ombilical.


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