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Une main-d’œuvre immigrante au cœur des applications de livraison de repas

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Alors que le marché des applications de livraison de repas a explosé depuis la pandémie de COVID-19, une étude de l’Université Concordia révèle que le système de ces plateformes est fondé sur une précarité économique, engendrée par une gestion basée sur des algorithmes, ainsi que sur une main-d’œuvre majoritairement immigrante.

Entre 2021 et 2023, les chercheurs Émile Baril et Mircea Vultur ont réalisé 30 entretiens semi-structurés auprès de coursiers à Toronto et à Montréal afin de mieux comprendre leurs conditions de travail et leurs expériences. Publiée en mai dernier dans la revue d’études ouvrières canadiennes Labour/Le Travail, leur recherche dresse un portrait critique du fonctionnement de ces plateformes.

« Depuis la pandémie, le marché a explosé et ça a fait en sorte que les plateformes ont été en mesure de baisser les rémunérations. Puis c’est là qu’on a vu un turnover [renouvellement du personnel] important vers les immigrants précaires », explique Émile Baril, chercheur postdoctoral à l’Institut de recherche sur les migrations et la société de l’Université Concordia, en entrevue avec Le Devoir. Il précise que ce phénomène s’observe dans « toutes les grandes villes d’Europe et d’Amérique du Nord ».

L’absence de barrières à l’entrée, qu’il s’agisse de langue, d’entrevue ou de compétences particulières, contribue également à accentuer cette dynamique.

« Précarité algorithmique »

M. Baril, qui a lui-même été livreur pendant quelques mois à Toronto dans le cadre de sa recherche, décrit une « précarité algorithmique » créée par les applications à travers un système « technologique opaque ». « Ça veut dire que la plateforme collecte des données sur les interfaces des travailleurs et ça fait en sorte qu’elle est en mesure de donner le salaire le plus bas [que le travailleur] est susceptible d’accepter », explique-t-il.

Dans un contexte où la main-d’œuvre est abondante, les livreurs disposent généralement de quelques secondes seulement pour accepter une course. Plusieurs préfèrent ainsi accepter une offre à bas prix plutôt que d’attendre, sans être payés, une offre plus avantageuse. « Puis, plus tu acceptes des offres moins bien rémunérées, plus la plateforme va te donner des offres moins bien rémunérées », ajoute le chercheur.

Mais, en tenant compte du trajet vers le restaurant, du temps d’attente pour récupérer la commande et du trajet jusqu’au client, la majorité des coursiers n’atteignent pas le salaire minimum.

Selon M. Baril, le turnover rate, soit la rotation du personnel, se situe en moyenne de trois à huit mois. « Ce n’est pas un travail que les gens font plus que quelques mois, maximum une année », affirme-t-il.

Le client remplace le gestionnaire

À cette « précarité algorithmique » s’ajoute un désengagement des plateformes à l’égard des fonctions traditionnelles de gestion, lesquelles sont en grande partie transférées aux consommateurs. « Le rôle du client est aussi punitif que récompensatoire », explique M. Baril.

Le montant de pourboire, déterminé par le consommateur, est devenu central dans la rémunération des coursiers, qui « en dépendent énormément […] pour espérer atteindre le salaire minimum de l’heure ». Avant la pandémie, le pourboire représentait entre 5 et 15 % de la rémunération par commande. Cette proportion atteint désormais entre 30 et 50 %, note l’étude.

Le client a également la possibilité d’attribuer une note au service du coursier ou de formuler une plainte via l’application. Une mauvaise évaluation ou une plainte peuvent entraîner la fermeture du compte d’un livreur, précise le chercheur.

Pour améliorer la situation, M. Baril évoque la nécessité de meilleures conditions d’accueil pour les immigrants, ainsi qu’un changement de statut des travailleurs, actuellement considérés comme autonomes. Il souligne toutefois que des plateformes comme Uber Eats ne seraient pas viables si ses travailleurs devenaient des salariés.

Il avance aussi l’idée des solutions « alternatives », notamment « des plateformes coopératives qui font la livraison, puis qui distribuent le profit auprès de leurs livreurs membres ».

Ce contenu est réalisé en collaboration avec l’Université Concordia.

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