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Une famille japonaise a bâti des temples pendant quatorze siècles sans planter un seul clou : en 2006, un groupe de construction a repris la maison

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Une entreprise japonaise a bâti des temples bouddhistes pendant quatorze siècles sans jamais planter un clou, avant de perdre son indépendance en 2006. Son nom : Kongō Gumi. Sa spécialité : le kigumi, une technique d’assemblage du bois transmise oralement de génération en génération, qui a permis à cette maison familiale d’Osaka de traverser guerres, séismes et crises économiques sans jamais interrompre son activité. L’essor du béton dans la construction des sanctuaires et des temples, combiné à une concurrence accrue des grands groupes de BTP, a poussé l’entreprise à devenir filiale du groupe Takamatsu Construction en janvier 2006.

À retenir

  • Une technique millénaire permettait d’assembler le bois sans métal, rendant les temples quasi-indestructibles
  • L’entreprise a traversé 1445 ans d’histoire en restant indépendante, dirigée par 40 générations successives
  • Le savoir-faire transmis oralement s’est perdu le jour où l’argent a manqué, forçant la vente à un groupe moderne

Sommaire

  1. Un chantier commandé par un prince, en l’an 578
  2. Le kigumi, ou l’art d’assembler sans métal
  3. Quarante générations, une veuve à la tête de la maison
  4. 2006, la fin d’une indépendance de quatorze siècles

Un chantier commandé par un prince, en l’an 578

Tout commence à la fin du VIe siècle, à une époque où le Japon ignore encore l’art de bâtir des temples bouddhistes. Shigemitsu Kongo, charpentier de talent, ainsi que deux autres maîtres artisans, furent invités depuis Baekje, sur la péninsule coréenne, pour construire le premier temple bouddhiste du Japon, Shitennō-ji, à la demande du prince Shōtoku. Le pari est osé : importer un savoir-faire étranger pour ériger un édifice religieux dans un archipel encore largement shintoïste. Le résultat dépasse les attentes du prince régent, au point que Shigemitsu Kongo décide de rester sur place plutôt que de rentrer chez lui.

Après le succès et l’honneur d’avoir construit le premier temple bouddhiste du Japon, le maître artisan Shigemitsu Kongo fonde l’entreprise Kongo Gumi sous son propre nom, transmettant au fil des siècles les techniques de charpenterie ainsi que le contrôle et la propriété de l’affaire. Ce n’est pas un hasard si la maison prospère aussi longtemps : elle s’accroche à un secteur porté par une religion qui compte des millions de fidèles depuis des siècles, ce qui lui garantit des chantiers presque sans interruption. Durant ses 1445 années d’activité, l’entreprise a participé à de nombreuses constructions dont celles du château d’Osaka et du temple de Hōryū-ji, dans la préfecture de Nara, devenu en 1993 le premier bien du Japon inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Autant dire que l’on retrouve la patte de cette même famille dans une bonne partie des monuments les plus photographiés du pays.

Ce qui distingue Kongō Gumi de n’importe quel autre bâtisseur, c’est sa technique. L’une des plus importantes techniques traditionnelles utilisées pour la construction de temples et de sanctuaires est le kigumi, une méthode qui permet d’assembler des pièces de bois sans clous ni autres éléments en métal. Concrètement, les pièces de charpente s’encastrent les unes dans les autres grâce à des découpes millimétrées, taillées à la main par des charpentiers appelés miyadaiku. Aucun manuel écrit ne fixe ces gestes : ils passent d’un maître à un apprenti, par observation et répétition, pendant des années.

Cette méthode n’a rien d’un folklore décoratif. Grâce à la technique kigumi, le bois est moins susceptible de subir des dégâts liés à la corrosion du métal, et les joints de ce type absorbent et dispersent également les vibrations, ce qui rend la construction plus résistante aux tremblements de terre. Dans un archipel où le sol tremble régulièrement, ce détail technique n’est pas anecdotique : il explique en partie pourquoi certains édifices bâtis selon cette méthode tiennent debout depuis plus d’un millénaire. Le temple fondateur de Shitennō-ji, lui, a été partiellement ou complètement détruit au moins sept fois au cours des siècles par des guerres et des catastrophes majeures, la dernière fois dans les années 1960, mais construit sans clous, ses bois peuvent être retirés et remplacés afin d’entretenir la structure pendant des siècles.

Quarante générations, une veuve à la tête de la maison

La transmission ne s’est jamais faite au hasard. Lorsqu’il n’y avait pas d’héritier mâle, ou que les héritiers existants étaient jugés inaptes à diriger l’affaire familiale, les rênes passaient à un gendre, qui prenait alors le nom Kongō, ou à une fille, chaque membre de la famille appelé à prendre le contrôle de l’entreprise étant soigneusement choisi selon ses qualités de dirigeant. Un pragmatisme qui tranche avec l’image figée que l’on se fait souvent des traditions japonaises.

L’épisode le plus marquant survient pendant la Grande Dépression de l’ère Shōwa. Le 37e dirigeant, Haruichi Kongō, se donne la mort par rituel, incapable de subvenir aux besoins de sa famille et de celles de ses artisans ; en l’absence d’héritier masculin approprié, sa veuve Yoshie devient alors la première et unique femme à diriger Kongō Gumi. Loin de se contenter de gérer la crise, elle bouscule la tradition de direction masculine et élargit le champ d’activité de l’entreprise, obtenant du gouvernement l’autorisation de fabriquer des cercueils en bois pour assurer la survie de la maison. Une reconversion express, avant l’heure, qui sauve littéralement l’entreprise.

2006, la fin d’une indépendance de quatorze siècles

Le déclin s’amorce dans les années 1990 et 2000. La désaffection progressive pour les rites religieux traditionnels réduit la demande de temples neufs, tandis que le béton armé s’impose peu à peu, même dans la construction de sanctuaires, un terrain où les grands groupes de BTP disposent de moyens que la petite maison familiale ne peut plus concurrencer. Avant sa liquidation, la compagnie comptait plus de 100 employés et un chiffre d’affaires annuel de 70 millions de dollars, soit 7,5 milliards de yens, en 2005. Des chiffres solides en apparence, mais insuffisants face à l’ampleur de la dette accumulée.

Le dernier président fut Masakazu Kongō, quarantième descendant de la lignée à diriger la firme, et en décembre 2006, Kongo Gumi continuait à exercer en tant que filiale de Takamatsu, ses actifs ayant été rachetés par ce groupe. Fait notable : contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette absorption n’a pas effacé le savoir-faire. L’entreprise conserve les techniques millénaires acquises depuis sa fondation en 578, et ses employés, artisans charpentiers et maîtres-charpentiers, restés fidèles à la maison, perpétuent son esprit en combinant technologies modernes et méthodes traditionnelles.

Aujourd’hui, sous label Kongō Gumi mais dans le giron de Takamatsu, les descendants des miyadaiku continuent de tailler le bois à la main pour restaurer sanctuaires et temples classés, perpétuant un geste transmis sans interruption depuis l’époque du prince Shōtoku, quatorze siècles plus tôt.

Sources : dondon.media | association-toki.com

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