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Système de commandement et de contrôle Arcadia, partenariat avec la société Mistral ou encore unité robotique Pendragon… Les projets autour de l’IA foisonnent dans les armées, sur fond d’accélération du tempo avec la guerre en Ukraine. Numerama a pu échanger avec Alain Droniou, le sous-directeur technique de l’Agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense (Amiad), la nouvelle structure lancée au printemps 2024 chargée de plancher sur ce sujet, pour faire le point sur les chantiers en cours. Interview.
Course à la technologie oblige, la grande muette l’est de moins en moins. L’année dernière, les Armées avaient ouvert à la presse les portes d’un de leurs sanctuaires les plus sensibles, ses installations à Bruz (Ille-et-Vilaine). L’enjeu était alors clair : montrer que la France avance sur ce sujet stratégique et, pourquoi pas, attirer des vocations dans un secteur extrêmement tendu côté ressources humaines.
Quelques mois plus tard, les militaires avaient ensuite annoncé un nouveau partenariat avec la start-up Mistral, considérée comme notre futur bouclier européen autour de l’IA. Curieux de comprendre concrètement ce que cela allait changer dans la défense française, nous avons sollicité l’Amiad pour une interview, finalement réalisée le 13 octobre. Un entretien instructif, qui permet de mieux comprendre comment les militaires veulent travailler avec cette technologie attendue mais aussi redoutée.
Pour aller plus loin


Numerama : En janvier 2026, le ministère des Armées avait annoncé la signature d’un accord-cadre avec Mistral AI. Qu’est-ce que cela a changé pour l’agence dont vous êtes le sous-directeur technique, l’Amiad ?
Alain Droniou : Il y a un certain nombre de modèles de Mistral qui sont « open-weight » [aux paramètres entraînés rendus publics et téléchargeables]. Nous aurions pu les télécharger sans cet accord. Mais Mistral a aussi un certain nombre de modèles réservés à des clients entreprises, qui ne sont pas librement accessibles. Cet accord nous permet donc d’accéder à ces différents modèles. Nous avons aussi accès à ses infrastructures de calcul.
Mais dès qu’il y a un minimum de sensibilité, ce qui est le cas de nombreux cas d’usage, cela se passe toutefois sur nos infrastructures. Ce contrat nous donne également accès à l’expertise de Mistral. Il s’agit ici d’accompagner le ministère sur la réalisation d’un certain nombre de cas d’usage très spécifiques. Cet accompagnement vaut aussi pour notre agence, l’Amiad, pour le développement de fonctionnalités plus scientifiques et technologiques plutôt qu’applicatives.
« Ce contrat nous donne accès à l’expertise de Mistral »
Quels cas d’usage envisagez-vous ou êtes-vous en train de mettre en œuvre ?
Nous avons des cas d’usage qui vont adresser les divers besoins du ministère. Typiquement, cela peut être d’aider la direction générale de l’armement à la rédaction des contrats avec les grands industriels. Il s’agit ici de faire l’analyse de l’historique des marchés passés par le ministère, l’extraction de ces données pour ensuite automatiser le processus depuis la rédaction du contrat jusqu’à l’engagement, le fait de pouvoir valider et notifier le contrat au titulaire.
Après, nous avons des cas d’usage plus opérationnels, que ce soit pour la Marine ou pour l’armée de Terre. Ils vont tourner plutôt autour de problématiques de planification, de mission ou stratégique. Cela peut être des bâtiments de la Marine nationale dans le cadre de la réalisation de missions, en aidant à la gestion de la logistique, du ravitaillement et des déploiements de force pour réaliser les missions.
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L’IA doit-elle aussi aider les armées à identifier des cibles, comme les États-Unis l’ont fait face à l’Iran ?
Cela fait partie effectivement des cas d’usage prospectifs sur la conduite des opérations sur lesquelles nous allons travailler et où nous aurons besoin des modèles Mistral. On peut également envisager dans ce domaine d’avoir besoin de simuler des réactions adverses, en fonction des actions planifiées. Notre travail, c’est d’adapter leurs modèles aux spécificités du ministère, que ce soit en termes de vocabulaire ou de méthodologie. Ce sont des choses que nous travaillons avec eux, avec l’idée de spécialiser leurs modèles génériques pour les décliner dans différents applicatifs.
Mais qui dit IA générative dit problématiques d’hallucinations et de fiabilité. Par exemple, nous allons utiliser des modèles de Mistral pour développer de l’agentique autour de la conduite et des planifications de Pendragon [la première unité robotique militaire française]. Mais ce sera une technologie parmi un ensemble, avec d’autres, qui nous permettront de garantir les comportements et le respect du droit de la guerre, du droit humanitaire, et des règles d’engagement de la force.

Comment travaille-t-on justement sur ces risques d’erreurs d’une IA ?
A l’Amiad, nous avons une équipe dédiée d’un peu plus d’une dizaine de personnes qui travaille sur ce sujet. Cette analyse est faite selon cinq axes. C’est d’abord le risque de vulnérabilité propre à l’IA, comme des hallucinations ou l’empoisonnement de jeux de données. Il y a ensuite le risque de la sécurité des systèmes d’information, lié à la mise en œuvre de l’IA comme un logiciel à part entière.
Nous considérons également le facteur humain. En fonction du cas d’usage et des manières de le mettre en œuvre, nous pouvons tomber dans des cycles où l’humain ne regarde plus, ou dans un contexte de surcharge cognitive, ne peut pas exercer le contrôle approprié. Nous regardons aussi le risque de la sûreté de fonctionnement, et enfin le risque juridique et éthique. Ces cinq facettes nous permettent, dans un cas d’usage particulier, d’évaluer le niveau de criticité de l’IA, et de mettre en place des recommandations, des obligations plus ou moins fortes, voire des interdictions.
« Nous avons une équipe dédiée d’un peu plus d’une dizaine de personnes qui travaille sur ce sujet »
Vos travaux ont-ils déjà abouti à l’arrêt de projets IA ?
Arrêter, non, mais effectivement, nous avons déjà eu à modifier la manière de faire par rapport à ce qui était prévu. Dans certains cas, la défaillance de l’IA va avoir très peu d’impact, et il s’agit alors juste de donner des recommandations et des bonnes pratiques. Mais avec les cas d’usage plus critiques, nous allons devoir faire des recommandations beaucoup plus fortes, par exemple sur les algorithmes que nous nous autorisons et les garde-fous mis en place. Comme en cyber, des équipes de test de pénétration vont éventuellement tester la résilience du système pour voir si nous arrivons à faire défaillir l’IA dans tel ou tel contexte.

Alors que les progrès de l’IA vont si vite, comment se projeter dans la durée sur ces technologies ?
Sur les six à douze derniers mois, nous voyons par exemple que l’agentique a largement gagné en capacité. L’un des enjeux aujourd’hui du ministère, c’est d’arriver à avoir une plateforme d’orchestration agentique sur laquelle nous pourrons poser ensuite différents outils.
Tout cela est assez challengeant car cela nécessite d’être très agile sur la façon de mener les projets. Si nous restons dans un modèle de conception logicielle qui peut s’étaler sur deux ou trois ans, nous sommes sûrs de passer à côté de la capacité de l’état de l’art au moment du déploiement. Il faut donc avoir comme stratégie la construction d’un environnement numérique qui soit suffisamment ouvert et modulaire pour être capable, très rapidement, de mettre en production une brique. Cette dernière devra ensuite continuer à évoluer pour être peut être remplacée au bout de six mois. C’est un véritable changement de paradigme pour le ministère.
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