Mikhaïl Chichkine à Gennadiy Druzenko
Je ne comprends que trop bien la situation sans issue dans laquelle ces ordures du Kremlin nous ont tous plongés. Et je comprends tout aussi bien que nous n’avons pas d’autre choix que de continuer à chercher une lumière dans ces ténèbres. Merci, cher Gennadiy, d’avancer avec moi vers cette lumière.
J’admire profondément votre insistance à dire que – pour reprendre notre métaphore – nous devons commencer dès maintenant à construire ce pont depuis la rive ukrainienne. Peu d’Ukrainiens sont aujourd’hui capables de penser ainsi. Je ne peux qu’imaginer les pressions auxquelles sont soumis ceux qui le font en Ukraine. Mais c’est votre décision, et vous seul pouvez juger de l’importance de prendre maintenant la parole en ce sens et, surtout, de ce que cela pourrait concrètement accomplir.
Pour moi, la difficulté centrale de ce que vous appelez le manifeste tient en une question simple: à qui est-ce que je m’adresse?
Vous vous adressez aux Ukrainiens. Mais moi, à qui est-ce que je m’adresse?
Les Russes qui comprennent ce qui se passe sont soit en exil – une petite minorité sans la moindre influence sur le gouvernement russe ni sur le cours de la guerre –, soit restés en Russie, où ils vivent dans la clandestinité, enveloppés de peur, leurs paroles et leurs actes paralysés par elle. Il n’y a guère de sens à en appeler à cette poignée d’«agents de l’étranger» et de «traîtres» qui savent déjà parfaitement ce qui se passe.
Le véritable problème est l’immense population de ce pays, qui vit encore dans une conscience tribale: nous sommes bons, tous les autres nous détestent, donc nous devons défendre notre patrie, notre langue, notre Pouchkine. Le passage de la conscience tribale à la responsabilité morale individuelle – ce moment où l’on peut dire: «Si mon pays et mon peuple font le mal, je me dresserai contre mon pays et contre mon peuple» – ne peut se faire que par la culture, l’éducation et le développement de l’esprit critique. Or c’est précisément ce que le régime ne peut tolérer. Pour ces scélérats, la culture et la littérature ne sont que des instruments destinés à fabriquer des sujets patriotes et dociles. Aucun enseignant, dans les dizaines de milliers d’écoles russes, n’oserait accrocher sous le portrait de Tolstoï ces mots de l’écrivain: «Le patriotisme, c’est l’esclavage.»
(Léon Tolstoï n’a eu de cesse de critiquer le patriotisme. Internationaliste, il considérait aussi que pour «Pour éradiquer la guerre, il faut éradiquer le patriotisme», ndlr.)
Un véritable changement ne peut venir que de la défaite militaire totale du régime, comme ce fut le cas pour l’Allemagne nazie; de la reconnaissance d’une culpabilité nationale; du jour où le prochain dirigeant russe s’agenouillera à Boutcha, à Kharkiv, à Odesa et à Kyiv. Hélas, nous savons tous deux combien cela est improbable.
Le modus vivendi dont vous parlez pour notre coexistence future suppose une prise de conscience de sa culpabilité par la population russe. L’Allemagne n’a affronté la sienne qu’à travers la défaite totale, les bombardements et l’occupation. Lorsque les Allemands demandaient: «Pourquoi sommes-nous punis?», les autorités d’occupation répondaient, fusil en main: «À cause de ceci, et de ceci, et de cela.» Mais qui ira occuper ce pays sans fin, devenu lui-même une catastrophe écologique, cette terre qui s’étend de Koursk au Kamtchatka, couverte d’innombrables cimetières des prétendus «héros de l’opération militaire spéciale»?
À qui adresser notre appel à un futur modus vivendi? Aux millions de gens qui ne voyaient rien d’extraordinaire à l’idée d’«aller tuer des Ukrainiens»? Aujourd’hui encore, beaucoup n’y voient aucun mal. Au contraire, leur seul grief est le suivant «on n’a pas fini de défoncer les Khokhols (expression péjorative pour désigner les Ukrainiens, ndlr.), et voilà qu’ils nous bombardent». Simplement, le tsar n’est pas un vrai tsar. Un vrai «finirait de les défoncer».
Cher Gennadiy, je suis entièrement de votre côté et je partage vos convictions. Simplement, je ne vois pas quel sens un tel manifeste pourrait avoir pour la partie russe avant qu’il y ait eu repentir.
Le repentir viendra-t-il?
Pas sans une défaite militaire totale.
Y aura-t-il une défaite militaire totale, suivie d’une occupation et d’une rééducation imposée, comme en Allemagne, où des citoyens ordinaires ont été contraints de mettre au jour les fosses communes?
Hélas, non.
Alors, que faire?
J’ai trouvé ma propre réponse. Si le pays lui-même ne peut être sauvé, il faut sauver sa culture, que ce pays est en train de détruire.
Je fais ce que je peux. Il m’importe de préserver la dignité de ma langue et de ma littérature. Voilà pourquoi je soutiens l’Ukraine dans sa lutte contre le régime de Poutine. Voilà pourquoi, dans chaque entretien, j’appelle les démocraties occidentales à fournir davantage d’armes aux forces armées ukrainiennes. Voilà pourquoi j’ai fondé le prix DAR. Et voilà pourquoi je cherche à organiser une conversation ouverte entre les Ukrainiens de Suisse et les Russes qui y vivent et soutiennent l’Ukraine, une conversation à laquelle vous avez aimablement accepté de prendre part, cher Gennadiy. Cela compte beaucoup pour moi.
Je suis prêt à participer à tout projet qui défende la culture contre la barbarie qui avance de toutes parts. Il m’importe particulièrement de mener ces projets avec des Ukrainiens. Voilà pourquoi (le pianiste ukrainien) Oleksiï Botvinov et moi continuons à créer nos programmes littéraires et musicaux. Voilà pourquoi je travaille avec Anastasiia Pyliavska au Prix littéraire international Babel d’Odessa. Et voilà pourquoi je serai heureux d’apporter toute l’aide possible à l’exposition sur (le peintre et architecte ukrainien) Khymytch en Suisse.
L’avenir auquel nous aspirons, vous et moi, ne deviendra possible que si les habitants de la Russie de Poutine se réveillent, comprennent ce qui a été fait en leur nom, en sont horrifiés, se repentent et s’agenouillent devant les Ukrainiens qui ont été tués. Aucun manifeste ne peut provoquer cela. Seules les armes le peuvent. Et il en faut beaucoup.
Voilà les pensées plutôt sombres que votre proposition de manifeste commun a suscitées en moi.
Cette nuit, Kyiv a de nouveau été bombardée. Bila Tserkva (au sud de l’Ukraine, ndlr.) a été attaquée par un missile Orechnik. Ces êtres inhumains ne comprennent pas les mots. Je vous embrasse! Prenez soin de vous!
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Gennadiy Druzenko à Mikhaïl Chichkine
Tout d’abord, pardonnez cette réponse tardive. Je viens d’obtenir ma première permission, et les affaires personnelles que j’avais remises à plus tard m’ont complètement absorbé. En deux semaines de liberté, je voudrais régler le plus de choses possible. D’ailleurs, je vous écris d’Odessa, où, avec mes amis britanniques et américains, nous avons organisé une magnifique conférence intitulée «Se reconstruire après la guerre totale», qui a donné lieu à une discussion passionnée sur l’Ukraine pour laquelle nous nous battons aujourd’hui.
Ensuite, félicitations! Quelle lettre merveilleuse! Bravo! Je vous applaudis. Elle renoue avec les plus belles traditions de l’intelligentsia russe. Et c’est précisément votre voix – cette voix-là – qui prouve qu’après Marioupol, Boutcha et Bakhmout, le dialogue RESTE POSSIBLE.
Être «russe» n’est pas une condamnation. Pas plus qu’être ukrainien n’est un brevet d’impunité. Nous devons montrer et faire comprendre qu’être humain est plus important, plus fondamental, qu’être russe ou ukrainien.
Je citerai encore Viktor Frankl: «… dans les faits, il n’existe que deux “races” humaines. La “race” des gens honnêtes et celle des salauds, et cette “ségrégation raciale” traverse toutes les nations. Et, au sein de chaque nation, tous les partis et toutes les communautés. Même dans les camps de concentration, même parmi les SS, on rencontrait de temps à autre des gens à peu près décents. De même qu’à l’inverse, il peut se trouver parmi ses camarades de parfaits scélérats.»
Si vous pensez que nos pillards ukrainiens, qui s’enrichissent sur un pays trempé de sang – les généraux bouchers ou les «commissariats militaires» transformés en bandes de racketteurs –, sont très différents du régime de Poutine, vous faites une lourde erreur. Dans leur ADN mental, les Ukrainiens sont certes radicalement différents des Russes – le regretté dissident et ami Semen Glouzman disait que les Ukrainiens avaient un «gène de la liberté» –, mais les régimes de nos pays partagent le même ADN cannibale, hérité de l’Union soviétique. Et c’est là la tragédie fondamentale de l’Ukraine, celle qui ne cesse de la secouer: la «monarchie élective» de modèle russe, mais pas exclusivement russe, est fondamentalement incompatible avec l’identité ukrainienne.
(Druzenko évoque ici les centres de recrutement militaire et leurs pratiques abusives, dont certaines n’ont rien à envier à la Russie – des cas de rafles de rue et de tabassages des recrues, une corruption systémique. Ce qui en fait l’institution la plus détestée d’Ukraine, ndlr.)
C’est précisément de cela qu’il nous faut parler: de ce que l’humain, en chacun, compte davantage que l’appartenance nationale, le lieu de naissance, la langue ou le passeport. Du fait que la responsabilité collective n’existe pas. Ou, plus exactement, qu’elle ne doit pas exister. Ce sont là les pratiques terribles des régimes totalitaires.
Et tant que vous, moi et des milliers d’autres personnes libres ne sommes pas prêts à nous fondre dans la foule, le dialogue est POSSIBLE. Parce que l’humain, en chacun, est plus profond et plus fondamental que le national.
Voilà pourquoi je propose de nous adresser à ceux qui partagent cette position. Parce que l’être humain a vocation à entrer en relation avec un autre être humain. Et c’est seulement lorsque nous laissons libre cours à nos instincts les plus bas – à la bête intérieure qui habite chacun de nous – que nous devenons une meute dont le seul but est de déchiqueter une autre meute.
Je ne suis pas un animal de meute. Comment le dit Mandelstam? «Parce que je ne suis pas un loup par le sang.» Nous pouvons – et devons – nous tourner vers ceux qui ont délibérément choisi de ne devenir ni loup, ni hyène, ni autruche. Il faut nous rappeler cette vérité apparemment banale: une guerre terrible ne nous dispense pas de notre vocation à rester humains.
(Ossip Mandelstam est un poète russe soviétique illustre, mort au Goulag en 1938 pour avoir écrit un poème désobligeant sur Staline, ndlr.)
D’ailleurs, d’après ce que j’ai lu, les Allemands ne se sont pas repentis après le terrible effondrement du IIIe Reich. Chacun cherchait à se justifier en prétendant n’avoir fait qu’obéir aux ordres. Et Adenauer exhortait les Américains à cesser de «rééduquer» ses concitoyens et de leur inculquer un sentiment de culpabilité. C’est pourquoi, jusqu’à Willy Brandt, les chanceliers de la République fédérale d’Allemagne étaient d’anciens membres du NSDAP. Je vous recommande vivement Le temps des loups: L'Allemagne et les Allemands (1945-1955), qui dissipe le mythe selon lequel la défaite serait un catalyseur du repentir.
(Seul Kiesinger avait été membre du NSDAP, le parti nazi. Erhard avait entretenu des liens troubles avec l’appareil, et Adenauer était clairement opposé aux nazis, qu’il l’ont arrêté deux fois, mais il a fait voter les lois d’amnistie d’après-guerre, ndlr.)
Je le répète: à force de combattre le dragon, nous lui ressemblons de plus en plus. Voilà pourquoi il faut défendre dès maintenant ce qui fait de l’être humain un être humain, des deux côtés du front. Telles sont mes sombres pensées.
Écrivons un texte commun, d’abord en tant qu’êtres humains, et ensuite seulement en tant qu’Ukrainien et Russe. Je sens que c’est important, maintenant. Mais le choix, bien entendu, vous appartient.
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