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La proposition farfelue est apparue il y a quelques jours sur le réseau X comme issue pacifique aux tensions entre le Danemark et les États-Unis au sujet du Groenland. La République américaine surpuissante veut arracher l’immense île arctique au petit royaume européen.
« La solution diplomatique serait que Barron Trump épouse la princesse Isabella du Danemark et que le Groenland soit offert à l’Amérique en guise de dot », dit le message publié par @cinecitta2030 avec des photos du plus jeune fils de Donald Trump et de la fille aînée du roi Frederik X et de la reine Mary.
Le message a été vu plus de neuf millions de fois. Des commentaires ont évidemment fait référence aux mariages arrangés par les monarchies depuis des siècles pour boulonner des alliances, agrandir les territoires et résoudre des conflits. Une des devises de la maison de Habsbourg, étendue par des noces en Bourgogne, aux Pays-Bas, en Espagne, en Bohême comme en Hongrie, résumait sa stratégie dynastique : « Que d’autres fassent la guerre, toi, heureuse Autriche, marie-toi ! »
The simple diplomatic solution is Barron Trump marries Princess Isabella of Denmark and Greenland is given to America as dowry payment pic.twitter.com/fhs3b6IDZG
— miss white (@cinecitta2030) January 7, 2026Il ne faut pas s’étonner de la proposition d’unir Barron Trump et la princesse, puisque le président américain lui-même se comporte de plus en plus comme un roi. À tel point que des observateurs parlent d’une nouvelle royauté en émergence.
Le « Big and Beautiful Bill », loi omnibus adoptée l’an dernier, renferme des dispositions qui renforcent le sommet de l’État et sapent les systèmes d’équilibre des pouvoirs qui ont été imaginés il y a deux siècles et demi précisément pour éviter la tyrannie des monarchies. Il s’agit en fait de la radicalisation d’une tendance observée depuis quelques décennies, mais maintenant en version accélérée, sur les stéroïdes.
Des manifestations critiques du régime ont été organisées en 2025 sur le thème No Kings (« Pas de rois ») contre le culte de la personnalité fortement développé au sein du mouvement MAGA (Make America Great Again). Dans une longue entrevue accordée au New York Times à l’approche du premier anniversaire de sa première année de… règne, le président a indiqué que la seule limite à son pouvoir était sa « propre réalité ».
De là à proclamer l’État, c’est moi… Cette perspective en odeur d’absolutisme s’accompagne en plus d’une rhétorique messianique prétendant que Donald Trump a été sauvé deux fois d’attentats meurtriers par la Providence pour accomplir le destin de Dieu ici-bas…
Le technofascisme à nos portes
Cette idée de la néoroyauté s’ajoute à un florilège de concepts et de notions convoqués pour tenter de saisir l’essence du trumpisme, idéologie et pratique du pouvoir du 45e et 47e président de la République des États-Unis d’Amérique. La nomenclature développée par les analyses savantes ou journalistiques remplit maintenant des bibliothèques, parlant à la fois d’autoritarisme, de populisme de droite, d’antimondialisme réactionnaire, de national-conservatisme, de néonationalisme, etc.
Les variantes autour du fascisme ont la faveur. L’historien américain Robert Paxton, nonagénaire, spécialiste du mouvement totalitaire, a d’abord pensé l’appellation mal venue pour décrire Donald Trump, tout comme l’historien et philosophe français Marcel Gauchet, qui refuse encore de projeter sur le présent la grammaire politique du XXe siècle. Paxton s’est ravisé à l’été 2024 alors que le candidat républicain s’apprêtait à reprendre le pouvoir. D’autres universitaires ont suivi, y compris pour avertir que la peste brune commence à s’insérer ici aussi.
L’idée d’un technofascisme enrichit cette perspective. Le concept décrit l’alliance formée entre les élites des nouvelles technologies numériques et les mouvements politiques autoritaires pour accélérer le déclin des démocraties libérales et le recul de l’État-providence en mettant en place une gouvernance calquée sur les modèles des GAFAM.
L’essai Apocalypse Nerd. Comment les technofascistes ont pris le pouvoir, des Français Olivier Tesquet et Nastasia Hadjadji, propose une première synthèse de cette perspective sur les États-Unis contrôlés par les mégaconsortiums de la tech omniprésents à la Maison-Blanche. Les principaux barons de ce monde étaient d’ailleurs invités à sa seconde inauguration il y a exactement un an.
« Ce que nous proposons d’appeler technofascisme n’est pas la simple adjonction de gadgets sur un vieux corpus autoritaire, écrivent Tesquet et Hadjadji. C’est un nouveau régime d’action, modulaire, distribué, post-idéologique, où l’autorité s’administre comme un service et se déploie à l’ombre des institutions qu’elle aura préalablement affaiblies. Ici, la souveraineté n’est plus incarnée par un État, mais déléguée à des plateformes ou des réseaux contractuels organisés en Network States. La souveraineté-as-a-service est son modèle économique, la monarchie distribuée, sa forme politique. »
On revient donc en partie à l’idée du roi. Peter Thiel fournit son bréviaire au mouvement. Cofondateur de PayPal avec Elon Musk, papa de la Tesla, il avance que la liberté et le capitalisme sont incompatibles avec la démocratie. Il souhaite la création d’États gérés comme des entreprises par des dirigeants ambitieux, aussi bien dire des p.-d.g. dictateurs.
Peter Thiel a même développé une sorte de théologie de la technologie. Dans une série de quatre conférences touffues prononcées entre le 15 septembre et le 6 octobre 2025, l’idéologue a prolongé sa vision de l’antéchrist incarné dans un État mondial.
Elon Musk a mis en application une partie de cette prophétie du technofascisme en dirigeant le DOGE, le Département de l’efficacité gouvernementale, qui a marqué le début du deuxième mandat trumpien. La structure gouvernementale menée par de jeunes adeptes du numérique a mis fin au contrat diversitaire du fédéral, à la lutte contre les changements climatiques, à l’aide étrangère, etc.
La fin du monde comme si vous y étiez
L’Italien Giuliano da Empoli a refait, l’an dernier, le récit de cette conquête par les technocrates fascisants dans L’heure des prédateurs (Gallimard) après les avoir déjà exposés dans Les ingénieurs du chaos (2019). La démonstration « par images plutôt que par concepts » de l’ancien conseiller politique italien montre que la révolution fondamentale en marche a commencé avant l’actuelle présidence, destructrice de l’Ancien Monde.
« Le grand dilemme qui a structuré la politique au XXe siècle est le rapport entre l’État et le marché : quelle part de notre vie et du fonctionnement de notre société doit être sous le contrôle de l’État et quelle part doit être laissée au marché et à la société civile ? écrit l’essayiste. Au XXIe siècle, le clivage décisif devient celui entre l’humain et la machine. Dans quelles mesures nos vies doivent-elles être soumises à de puissants systèmes numériques — et à quelles conditions ? »
Da Empoli parle d’un vieux monde en train de sombrer dans l’abîme, remplacé par un autre dirigé par Donald Trump, « qui ne lit jamais » et se prend pour le roi. Le même sentiment de fin d’un monde émane de Kolkhoze (P.O.L) publié il y a quelques semaines par le Français Emmanuel Carrère. Il y fait son propre bilan des trois derniers siècles traversés par sa famille de nobles germano-russes et d’intellectuels géorgiens réfugiés en France après la révolution bolchevique.
Carrère dresse la liste des mutations fondamentales qui s’accumulent et se combinent : le désastre écologique irréversible, la crise migratoire, l’intelligence artificielle, la fin de la démocratie « et de toutes nos valeurs à nous, Occidentaux ». Tout ce que concentre le trumpisme, quoi…
« Je fais partie des gens, de plus en plus nombreux, convaincus que nous approchons une catastrophe historique sans précédent, écrit Emmanuel Carrère, l’effondrement de notre civilisation si on est optimiste et, si on est pessimiste, l’extinction de notre espèce. »
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