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Au sortir d’un magasin à rayons, je regardais les files, les cartes de crédit et les visages longs en pensant aux critères de sobriété écologique à remplir dans les cases des nouveaux formulaires des conseils des arts, alors que nos gouvernements reculent partout sur leurs propres cibles. Mon imaginaire débridé n’arrivait pas à voir comment pouvaient cohabiter de telles réalités. D’un côté, on demande aux artistes de montrer à quel point ils sont doués pour diminuer leur empreinte carbone et, de l’autre, on nous regarde collectivement continuer à remplir nonchalamment le dépotoir, sans broncher.
Comprenez-moi bien : je ne dis pas que les organismes artistiques devraient emboîter le pas et s’adonner au même laxisme que celui que les pouvoirs publics s’autorisent. Je veux simplement signaler que, souvent, ces démarches sont déjà des actions de récupération et de recyclage. Que les organismes disposent de peu de moyens pour porter le poids d’un audit de leurs actions vertes. À plus forte raison lorsqu’elles sont scrutées par des politiques adoptées sous le règne d’affairistes n’ayant que le mot croissance à la bouche.
Parlant de magasinage, réjouissons-nous de la circulation d’une œuvre atypique qui constitue un exemple probant des pratiques de récupération au sein même de l’élaboration des langages artistiques. La scénographe Odile Gamache a réalisé, il y a quelque temps, un fantasme de longue date, qui n’est pas sans rappeler le travail de l’artiste multidisciplinaire Claudie Gagnon. Chéri par nombre d’artistes visuels œuvrant en art vivant, ce fantasme prend ici la forme d’une pièce faite uniquement d’objets comme interprètes sur la scène.
Le magasin, spectacle d’une créatrice à la pratique robuste et raffinée, est une œuvre rare, d’une délicatesse inusitée. Le travail de mise en scène donne à voir un ballet d’objets qui opère comme le font les œuvres qui s’adressent à cette part de l’esprit décryptant les formes et les contenus par les sens plutôt que par la raison. Ainsi, le déploiement de cet objet théâtral s’inscrit déjà en faux contre cette société de consommation qui oblige tout à être immédiatement digéré, compris et vendable.
Les breloques de Gamache enchantent mystérieusement. Leur grâce émeut et fascine tout à la fois. Elles opèrent une magie qui évoque l’enfance et les cabanes de coussins et de couvertes que nous faisions dans des sous-sols bruns meublés de sofas fleuris et de catalognes lourdes. Comme les « femmes de mon enfance transformaient chiffons, guenilles, chutes et coupons de tissus en couvertures lourdes et rassurantes, elles transformaient ce qui n’avait en théorie plus de valeurs en un refuge affectif pour leur proche », pour citer l’article de mon frère, Dominic, « Retisser le monde, anthropocène et tourisme dans un monde qui brûle », le travail de l’artiste ici procède de la même manière.
La scénographe parvient, avec des objets de brocante, du son et de la lumière, à nous éveiller aux grandes joies et aux ravissements des beautés esthétiques tout en nous sensibilisant à l’état du monde et à notre vie psychique. Cette phrase, d’ailleurs, qui apparaît au cours de la représentation, frappe comme la foudre : tout doit disparaître.
L’artiste arrive ici à ce qu’il y a de plus difficile à faire : retourner le réel comme une vieille chaussette sale. Et son travail plastique ne relève pas du consumérisme. C’est un véritable labeur de détournement. Il donne vie à des objets inanimés, mais il récupère aussi la logique marchande pour la décrier, mais sans emphase, sans colère, avec toute la complexité que pose la question de nos vies meublées d’amoncellements d’objets et celle de l’objectification généralisée des êtres comme paradigme ambiant de notre humanité au XXIe siècle.
L’œuvre de Gamache, qui agit sur scène comme manipulatrice des objets-interprètes, nous pousse à penser à la place que le matériel occupe dans nos vies. L’espace d’envahissement qu’on lui laisse. L’idée particulièrement illusoire qu’il serait un marqueur de réussite. Notre attrait ou notre dépendance à tout ce qui est à vendre et à posséder. La façon dont cette logique se déplace dans le rapport aux autres et cette vacuité intérieure qu’on meuble pour tâcher de la faire oublier à autrui et, la plupart du temps, à soi-même.
Au sortir de ce moment de réjouissance, où nous nous retrouvons avec nos proches à nous offrir des objets achetés à crédit, nous oublions presque volontairement que c’est ce même mode de vie, poussé par la sacro-sainte croissance économique, qui dévore cette planète, notre seule vraie demeure.
Dans Philosophie de la maison, Emanuele Coccia explique que les « musées […] sont les temples d’un inconscient culte animiste collectif qui nous permet d’adorer les choses et de reconnaître que dans des portions de matière dénuées de vie biologique vit une âme semblable à la nôtre ». Il y avance cependant que « la maison contemporaine est une sorte de caverne platonicienne, la ruine morale d’une humanité archéologique ». Il ajoute que « ce n’est qu’en opérant une révolution dans nos façons de donner forme et contenu à cette expérience que nous pourrons faire à nouveau du monde un espace possible de bonheur commun et partagé ».
J’ose croire que Le magasin, comme maison éphémère, fait un pas important en ce sens. Il nous invite fortement, par la grâce et la beauté, à nous questionner sur nos carcasses vides d’utilisateurs et sur notre insatiable soif consumériste comme mécanisme de détournement de notre propre regard sur nos existences meublées de grands vides. Pour adhérer à l’idée que la demeure est le reflet de qui y habite, encore faut-il que ces personnes cultivent une véritable vie intérieure.


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