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Sous une rue de Liverpool dorment depuis 1840 20 000 m³ de tunnels que des générations ont comblés de gravats

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Et si, sous une rue tout à fait banale, dormait depuis près de deux siècles un dédale de galeries voûtées dont personne, pas même ses concepteurs, n’a jamais expliqué la raison d’être ? À Liverpool, cette question n’a rien d’une fiction. 

Sous le quartier d’Edge Hill s’étend un réseau souterrain si vaste et si énigmatique qu’il continue, aujourd’hui encore, de fasciner archéologues et curieux. Ce labyrinthe, connu sous le nom de tunnels Williamson, n’a jamais servi à ce pour quoi on pourrait naturellement l’imaginer : ni métro, ni abri militaire, ni carrière active.

Son histoire est celle d’un homme, d’une fortune considérable et d’une obsession qui a fini par engloutir des dizaines de milliers de mètres cubes de pierre, avant d’être elle-même engloutie sous les déchets de plusieurs générations.

Un homme, une fortune, une obsession souterraine

Tout commence en 1805, lorsque Joseph Williamson, marchand de tabac prospère et philanthrope reconnu de la ville, fait l’acquisition d’un terrain à Mason Street. À l’époque, cette parcelle correspond à une ancienne carrière de grès, partiellement exploitée et laissée à l’abandon. Rien, dans ce rachat, ne laisse présager l’ampleur du projet qui va suivre. Pourtant, entre 1810 et 1840, Williamson va y consacrer une part considérable de sa fortune et de son énergie, faisant creuser sous la ville un enchevêtrement de galeries qui ne cessera de s’étendre au fil des décennies.

Ce qui distingue ce chantier des simples excavations minières de l’époque, c’est sa nature hybride : la majorité des structures ne sont pas de simples trous creusés dans la roche, mais de véritables voûtes en brique ou en pierre, construites au-dessus d’excavations pratiquées dans le grès sous-jacent. Autrement dit, Williamson ne se contente pas de creuser, il bâtit, avec un soin architectural qui interroge encore. Pourquoi un marchand de tabac investirait-il autant de moyens dans une entreprise aussi coûteuse et aussi peu lucrative en apparence ? C’est là que le mystère commence véritablement.

Vingt mille mètres cubes de mystère sous le bitume

Aucun document d’époque n’a jamais permis d’expliquer clairement la finalité de ce chantier titanesque, aujourd’hui estimé à environ 20 000 mètres cubes de galeries et de chambres souterraines. Cette absence totale d’archives a nourri, au fil du temps, une multitude d’hypothèses. La plus répandue veut que Williamson ait cherché à offrir un travail digne aux plus démunis de la ville, plutôt que de leur faire simplement l’aumône, dans un contexte social marqué par le retour de nombreux soldats des guerres napoléoniennes en quête d’emploi.

D’autres théories, plus surprenantes, évoquent une motivation religieuse liée à l’attente d’une apocalypse imminente, un usage pratique de stockage de marchandises comme le vin ou le tabac, ou encore, plus simplement, une obsession personnelle pour l’excavation elle-même. Le site ne fait rien pour trancher le débat : certains passages ne mènent littéralement nulle part, s’arrêtant brutalement dans la roche, tandis que d’autres débouchent sur de vastes chambres voûtées. La plus impressionnante d’entre elles, surnommée le Banqueting Hall, mesure environ 64 pieds de long sur 27 pieds de haut, soit une hauteur sous plafond digne d’une salle de réception plutôt que d’un simple tunnel utilitaire.

Quand Liverpool a transformé un chef-d’œuvre en poubelle

À la mort de Williamson, en 1840, le projet s’arrête net, sans qu’aucune explication officielle ne vienne clore le mystère. Ce qui aurait pu rester une curiosité architecturale entretenue va au contraire connaître un destin bien plus prosaïque. Faute d’usage identifié, les tunnels tombent peu à peu dans l’oubli, puis deviennent, au fil des générations, un exutoire commode pour les habitants du quartier.

Pendant plus d’un siècle, gravats de démolition, détritus domestiques et déblais de chantiers viennent combler méthodiquement ces galeries autrefois soigneusement construites. Le réseau souterrain, conçu avec une exigence architecturale certaine, se transforme littéralement en décharge collective, enfouie sous le regard indifférent d’une ville qui ne sait plus très bien ce qu’elle possède sous ses rues. Il faudra attendre 1995 pour que des fouilles archéologiques sérieuses viennent enfin rouvrir ce chapitre oublié de l’histoire industrielle britannique.

Ce que révèlent (enfin) les tunnels Williamson aujourd’hui

Depuis cette date charnière, l’association des Friends of Williamson’s Tunnels s’est chargée de redonner vie à deux secteurs emblématiques du site : celui de Paddington et celui de la maison même de Joseph Williamson. Le travail de déblaiement, colossal, a nécessité un peu moins de quatre années d’efforts et pas moins de 159 bennes pour évacuer les tonnes de gravats accumulées depuis un siècle et demi.

Ce long travail de patience a permis d’ouvrir une partie du réseau au public, sous la forme d’un centre du patrimoine désormais accessible aux visiteurs. On peut aujourd’hui parcourir ce labyrinthe unique, arpenter ses voûtes de brique et se tenir sous les hauts plafonds du Banqueting Hall, en imaginant les dizaines d’ouvriers qui, deux siècles plus tôt, y ont passé des journées entières sans jamais connaître la véritable finalité de leur ouvrage. Le mystère, lui, demeure entier : aucune archive n’est venue confirmer l’une ou l’autre des théories avancées.

Ce que l’histoire des tunnels Williamson met surtout en lumière, c’est la manière dont une ville peut oublier, puis redécouvrir, les traces de sa propre mémoire souterraine. D’un projet philanthropique et architectural hors norme, Liverpool a fait, sans le vouloir, une décharge, avant de finalement lui redonner sa dignité patrimoniale. Reste une question qui continue de hanter les archéologues locaux : combien d’autres galeries, encore comblées de gravats, attendent quelque part sous la ville d’être un jour redécouvertes ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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