Le 18 octobre 1985, une fosse de cinquante centimètres de diamètre à peine change le destin d’une petite ville du Gers. Sous les pelles des archéologues venus faire une fouille de sauvetage avant un chantier de construction, apparaissent quatre sacs de cuir décomposés. À l’intérieur : 28 003 monnaies romaines d’argent pour un poids global de 120 kg, accompagnées d’un lot de monnaies de bronze, un important lot de bijoux en or, un lot de cuillères et de lingots en argent, une paire de couteaux et quelques autres objets. Un magot enterré depuis dix-sept siècles, oublié par celui qui l’avait mis à l’abri.
La scène se déroule à Eauze, dans le Gers, tout près de l’ancienne gare. L’opération, dirigée par Daniel Schaad, a été menée par la Circonscription des Antiquités Historiques de Midi-Pyrénées, car de nombreuses découvertes archéologiques avaient déjà eu lieu dans ce quartier, notamment lors du chantier de construction de cette même gare en 1880. Le secteur n’était donc pas inconnu des chercheurs, mais personne ne s’attendait à un ensemble d’une telle ampleur. Sous ce quartier périphérique de l’antique Elusa, capitale de la province romaine de Novempopulanie, dormait l’un des trésors les plus complets jamais mis au jour en France.
À retenir
- Un trésor monumental de 28 000 pièces sort de terre sous une rue ordinaire
- Les indices gravés sur l’argenterie révèlent l’identité d’un notable collectionneur
- Un propriétaire qui n’a jamais repris son bien : les historiens ont une théorie
Sommaire
- Un inventaire digne d’un notable collectionneur
- Pourquoi personne n’est jamais revenu le chercher
- Du fourgon municipal à la salle des coffres
Un inventaire digne d’un notable collectionneur
Le détail du dépôt en dit long sur son propriétaire. Le trésor contient plus de 28 000 pièces, avec précisément 4 706 deniers d’argent et 23 297 antoniniens en argent ou en billon, ainsi que 45 monnaies de bronze et 6 en or. Rien d’anodin dans ce choix : les monnaies de bronze, par leur ancienneté remontant au début du Ier siècle et au IIe siècle, et leur rareté pour celles du IIIe siècle, dénotent le côté « collectionneur » du propriétaire de ce trésor. Un homme qui thésaurisait, certes, mais qui gardait aussi un œil de connaisseur sur des pièces déjà anciennes de son vivant.
Parmi les monnaies d’or figurent des pièces montées en bijoux : deux aurei d’Héliogabale et un aureus de Sévère Alexandre montés en pendentifs sur un collier, un aureus de Marc Aurèle, un aureus de Lucius Vérus et un aureus de Gallien. Ce collier à lui seul résume l’ambition du dépôt : transformer la monnaie en parure, l’argent en statut social.
La cinquantaine de bijoux qui accompagnent les pièces n’a rien de grossier. Les gemmologues qui ont étudié la collection ont pu remonter jusqu’à l’origine des pierres serties. Après examen de leurs inclusions, les émeraudes se sont révélées extraites d’un gisement d’Égypte exploité à l’époque romaine, tandis que les perles ont montré une concordance avec la nacre d’huîtres perlières provenant de la mer Rouge. De quoi mesurer l’étendue des réseaux commerciaux qui irriguaient alors l’Empire, jusqu’à cette bourgade gasconne à mille lieues des côtes égyptiennes. Plus intimes encore, sept cuillères en argent massif portent chacune un indice troublant : sur six de ces cuillères, à l’intérieur du cuilleron, un graffiti a été relevé indiquant à chaque fois le nom de « Libo » en écriture cursive. Un nom, peut-être celui du propriétaire lui-même, gravé dans l’argenterie familiale il y a près de dix-huit siècles.
Pourquoi personne n’est jamais revenu le chercher
Un trésor enterré suppose toujours une intention de récupération. Celui d’Eauze n’a jamais été réclamé, et les historiens pensent savoir pourquoi. Le dépôt a été enseveli dans la cité gallo-romaine d’Elusa après le début de l’année 261 de notre ère, selon la datation des monnaies qui le composent. Cette date tombe en pleine tourmente pour l’Empire romain, secoué par ce que les historiens appellent la crise du IIIe siècle : usurpations en cascade, dévaluations monétaires, invasions.
De nombreux dépôts monétaires découverts en Gaule datant du règne de Gallien sont attribués à l’insécurité causée par les raids de pillage germaniques, mais d’autres raisons ont pu jouer également : une situation économique qui s’aggrave, une épidémie, des troubles locaux ou bien des troubles politiques liés à l’usurpation du pouvoir par Postume en Gaule. Autant dire qu’à cette période, cacher sa fortune sous terre n’avait rien d’excentrique. Le vrai mystère reste ailleurs : pourquoi ce notable n’est-il jamais revenu déterrer son bien ? Mort violente, déplacement forcé, simple oubli du repère dans une ville en pleine confusion. Aucune source écrite ne permet de trancher, et c’est peut-être ce qui rend l’histoire si vivante : elle s’arrête net, sans épilogue.
Du fourgon municipal à la salle des coffres
Après sa découverte, le trésor a d’abord quitté le Gers. Pour d’évidentes raisons de conservation, il a été déposé dans un premier temps au musée des antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye, devenu musée d’Archéologie nationale. La commune d’Eauze ne comptait pas laisser filer un tel patrimoine. En 1987, la collectivité rachète les bâtiments d’une ancienne banque équipés d’une salle des coffres et réunit dès lors les conditions de conservation nécessaires à l’exposition sécurisée du trésor. Le rapatriement, lui, tient presque de l’anecdote de western moderne : le maire de l’époque, Pierre Pedussaut, en assure lui-même le convoiement depuis Saint-Germain-en-Laye, à bord d’un simple fourgon municipal, équipé tout de même d’un fusil de chasse. Une fortune impériale escortée par un élu local et son arme de chasse, sur les routes de France.
Le musée archéologique ouvre finalement ses portes en mars 1995, et le trésor y trône toujours, dans l’ancienne salle des coffres devenue écrin muséal. Constitué de 28 054 monnaies et d’une cinquantaine de bijoux et d’objets précieux, c’est l’un des trésors les plus importants trouvés en France et intégralement sauvegardé. Il fait aujourd’hui partie de l’ensemble touristique Elusa Capitale Antique, aux côtés de la Domus de Cieutat et de la villa de Séviac, réputée pour ses mosaïques.
Reste une question que les archéologues n’ont jamais pu résoudre complètement : combien d’autres cachettes de ce genre attendent encore, sous les rues d’Eauze ou d’ailleurs, qu’on refasse des travaux de voirie pour les révéler ? La fouille de 1985 n’était qu’un chantier de sauvetage lancé avant la construction d’un bâtiment ordinaire. Preuve que le hasard archéologique, en France, se cache parfois à cinquante centimètres sous le bitume.
Sources : elusa.fr | mairie-eauze.fr


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